Luc Béhar-Bannelier est mort le 7 octobre 2026, à Puteaux, dans sa 79e année, des suites d’un cancer. Il avait été admis en soins palliatifs depuis peu. De 1990 à 2018, il a dirigé le département Nature et Environnement de Disneyland Paris. Arrivé deux ans avant l’ouverture du resort francilien, il a transformé des champs de betteraves et de maïs en l’un des paysages les plus travaillés d’Europe. Les espaces verts, disait-il, sont la seule attraction où l’on n’a pas besoin de faire la queue.
Du Maroc au Canada, puis vers Marne-la-Vallée
Né au Maroc, Luc Béhar-Bannelier était arrivé en France quelques années plus tard, dans la propriété de son grand-père en Camargue, où il avait appris l’amour de la terre. La famille avait ensuite émigré au Canada ; il s’y était formé comme paysagiste et affectué des études à la Toronto Metropolitan University (Ryerson). La première plante dont il avait su le nom, enfant, était une rose trémière (Alcea rosea) poussant dans une fissure de béton. La première qu’il avait cultivée, une coreopsis jaune (Coreopsis).
Quand le projet européen de Disney s’était précisé, il avait voulu retrouver ses racines françaises. Il avait vu un panneau « Disney sera là bientôt » et avait décidé de rejoindre la société. À l’arrivée, le terrain n’offrait que betteraves et maïs. Avec un ingénieur en biodiversité, l’équipe a inventorié animaux et insectes : il y en avait bien plus qu’au début. La végétation avait permis à une faune et une flore de s’installer durablement.
La rencontre avec Bill Evans
Son plus beau souvenir restait les six mois passés en Floride au moment de prendre ses fonctions. Il y avait rencontré Bill Evans, le jardinier privé de Walt Disney. Evans avait commencé en Californie, dans le premier parc Disneyland, en 1955, en utilisant la végétation pour raconter l’histoire. Pendant près de dix-sept ans, travailler avec lui avait été, pour Luc, une source de bonheur et d’instruction. « Cette grande scène ici, c’est Bill Evans, c’est moi, c’est mes jardiniers », disait-il plus tard à propos de Disneyland Paris. Cette filiation avait structuré toute son approche : les plantes ne décoraient pas, elles narraient.

De 1990 à l’ouverture : créer un décor là où il n’y avait rien
Dès 1990, deux ans avant l’ouverture de Disneyland Paris, le département Nature et Environnement devait travailler sur un chantier unique en Europe. Le resort s’étendait alors sur 600 hectares aménagés ; les espaces verts, eux, devaient transformer des champs de betteraves et de maïs en un immense plateau de tournage thématique. Luc Béhar-Bannelier et ses équipes, assistés du cabinet de paysagisme britannique Derek Lovejoy and Partners, avaient donc appliqué le principe de Bill Evans (venu d’ailleurs les conseiller sur place) en tenant compte du sol et du climat francilien.
Les Fantasia Gardens devaient d’abord marquer l’entrée du Parc Disneyland, devant le Disneyland Hotel. Conçus comme un espace d’accueil, de détente et de point de rencontre, ces jardins comportent un bassin central, des allées sinueuses franchissant des ponts, des cascades de rochers, des jets moussants pour la clarté de l’eau, des gazebos ombragés et un Mickey floral en relief, légèrement incliné pour être visible de loin. Vu du ciel, le bassin, le Mickey floral et les jardinières nord formaient le visage surpris d’un clown. L’idée initiale d’une grande place minérale, évoquée par Michael Eisner, avait été écartée au profit d’un dessin inspiré des jardins de Tivoli, finalisé sur place par Jack Perry (architecte paysagiste principal et responsable de la conception des installations pour le parcours d’entrée des visiteurs d’Euro Disney Resort). Les plantations mêlaient persistants, feuillus, arbres à fleurs, arbustes et couvre-sols, en harmonie avec les couleurs et les formes du Disneyland Hotel. Une grille en fer forgé, fabriquée au Royaume-Uni, avait même été ajoutée dix jours avant l’ouverture pour protéger les jardins. L’ensemble, légèrement surélevé au-dessus des voies du TGV et du RER, offre encore aujourd’hui une vue dominante et un écoulement naturel des visiteurs vers le bas. En 1992, l’escalier qui y menait figurait parmi les points les plus photographiés au monde selon Kodak. Les Fantasia Gardens accueillent depuis l’ouverture des topiaires inspirées du film Fantasia.

Chaque land a reçu son univers végétal. Sur Main Street, U.S.A., l’architecture victorienne avait été soulignée par une végétation discrète et raffinée. L’alignement central de chênes verts (Quercus ilex) avait été éclairci pour donner l’aspect d’une fine dentelle devant les façades. Les boutiques portaient des jardinières de fleurs saisonnières, les terrasses des points de restauration étaient bordées d’arbustes, des paniers suspendus et les mêmes chênes verts assuraient la continuité. En haut de Main Street, Central Plaza, conçue dans un style anglais ancien, offrait une vue panoramique. Les entrées des lands avaient été pensées comme des zones de transition : pins noirs d’Autriche (Pinus nigra « Austriaca »), séquoias géants (Sequoiadendron giganteum), aulnes (Alnus), chênes-lièges (Quercus suber) pour Frontierland ; eucalyptus (Eucalyptus) et Trachycarpus pour suggérer le désert marocain en arrivant à Adventureland.

Devant Le Château de la Belle au Bois Dormant, les arbres carrés — inspirés des peintures du film de 1959 — avaient émergé d’une pente gazonnée. L’idée de Luc Béhar-Bannelier avait été de prendre en compte chaque sujet indépendamment des autres et de le tailler de façon asymétrique et orientée différemment, pour accentuer le contraste des ombres et de la lumière. L’illusion avait été renforcée par des cyprès de l’Arizona aux feuilles bleutées (Cupressus arizonica) et des ifs aux feuilles vert sombre (Taxus baccata).

À Frontierland, l’atmosphère désertique avait été marquée par 180 espèces de cactus, certains dépassant trois mètres. Offerts par une famille de Lagny, ils s’étaient intégrés aux canyons et aux monolithes de grès. Fort Comstock présentait une végétation clairsemée (pins sylvestres Pinus sylvestris, pins noirs d’Autriche, cèdres verts, Gleditsia, Hippophae, Senecio, Genista, yuccas Yucca). La mine d’or laissait pousser quelques pins, Picea pungens et Betula nigra dans les fissures des roches rouges. Phantom Manor avait été entouré d’un bois sombre et torturé : Chamaecyparis nootkatensis « Pendula », hêtres pleureurs (Fagus sylvatica « Pendula »), cèdres de l’Atlas bleus (Cedrus atlantica « Glauca Pendula »), et un vieux poirier (Pyrus) déjà présent sur le site.

Adventureland se devait de rester luxuriant toute l’année. Les équipes avaient mélangé des plantes inhabituelles et utilisé des techniques spécifiques (incisions latérales, taille serrée pour grossir les feuilles de Catalpa, Pterocarya, Ailanthus). Des fougères des îles du Pacifique avaient été introduites. Les arbustes comprenaient lauriers, Ligustrum lucidum, Choisya ternata, Aralia elata, Fatsia japonica, Hydrangea sargentiana, Eriobotrya japonica. Les plantes tropicales trop fragiles passaient l’hiver en serre et étaient remplacées par des persistants. C’était déjà la méthode employée. La plage blanche de Pirates of the Caribbean avait été bordée de palmiers ; les chemins d’accès avaient été couverts de rhododendrons (Rhododendron).

À Fantasyland, l’ambiance calme et heureuse passait par des arbres à fleurs (cerisiers Prunus, pommiers Malus, poiriers Pyrus, Prunus subhirtella « Autumnalis », Prunus « Accolade », Prunus serrulata « Kanzan », Pyrus calleryana « Chanticleer », Prunus pissardi) et des conifères (Cedrus deodara, Picea pungens « Koster »). Les couleurs pastel venaient des plantes saisonnières. Parmi les gros défis de l’époque, l’édification d’Alice’s Curious Labyrinth, attraction dont la magie tenait en grande partie du végétal. Il fallait compter 2,5 km de haies de thuyas (Thuja) ; le dos du Chafouin avait été réalisé en magnolia grandiflora (Magnolia grandiflora), les arches en lierre (Hedera). Près de l’Auberge de Cendrillon, des poiriers d’au moins 60 ans, issus d’un arbre-mère de la pépinière Delbard, avaient couvert les piliers d’une cour intime.

À Discoveryland, les plantes restaient plus discrètes mais participaient elles aussi à l’univers futuriste inspiré de Jules Verne et Léonard de Vinci. Entre Videopolis et Star Tours, le paysage volcanique reposait sur des roches anguleuses en forme de météorites. On y trouvait lauriers, Photinia « Red Robin », et des arbres inhabituels : Araucaria araucana, Nothofagus antarctica, Metasequoia, Chamaecyparis, séquoias géants.

L’autre immense chantier avait été la végétalisation des sept Hôtels Disney, permettant de prolonger le rêve des Parcs. Au total, ils regroupaient environ 7 049 arbres, 47 077 arbustes, 83 840 m² de gazon et 2 298 m² de massifs. Le Disney Hotel Santa Fe devait évoquer le Nouveau-Mexique avec Yucca filamentosa, lavande (Lavandula) et végétation aride dans un jardin minéral. Le Disney Hotel Cheyenne utilisait Pennisetum compressum, Molinia caerulea, Lagurus ovatus et Festuca ovina. Le Disney Sequoia Lodge s’entourait de 500 séquoias importés de Colombie-Britannique, de rhododendrons, azalées (Rhododendron) et plantes subalpines. Le Disney Newport Bay Club, sur les rives du Lac Disney, comptait camélias (Camellia), magnolias (Magnolia), tilleuls (Tilia) et chênes d’Amérique (Quercus). Le Disney Hotel New York avait été marqué par une topiaire d’if, des platanes (Platanus) et des amélanchiers (Amelanchier). Le Disneyland Hotel, au style victorien prononcé, avait reçu châtaigniers (Castanea), bruyères (Calluna / Erica), rhododendrons, glycines (Wisteria) et cèdres de l’Atlas bleus. Le Disney Davy Crockett Ranch avait été installé dans une forêt de chênes et d’arbres en tonnelle, avec jonquilles (Narcissus), anémones (Anemone), jacinthes des bois (Hyacinthoides) et narcisses.

Enfin, le Golf Disneyland, à quelques kilomètres, se devait de rester ouvert toute l’année. Il proposait trois parcours de 9 trous combinables, avec greens sur îles, étangs et massifs. Cela représentait pour les équipes de Luc Béhar-Bannelier pas moins de 725 000 m² de gazon, 2 648 arbres, 6 400 arbustes et 355 m² de fleurs à planter et entretenir.
Un système d’irrigation unique en Europe, piloté par ordinateur et relié à deux stations météorologiques, permettait de centraliser les données pour un arrosage optimal. Plus d’une centaine de personnes travaillaient déjà au département dès 1990. Les topiaires de personnages, élevées sur structures métalliques pendant des années avant d’être installées, étaient devenues une signature. Bien sûr, Luc Béhar-Bannelier n’avait pas oublié de végétaliser autant que faire se pouvait certaines zones plus discrètes comme les coulisses.
Après 1992 : entretenir, renouveler, étendre
Les premiers temps, on riait de le voir visiter les espaces verts à vélo à cinq heures du matin. Il apprenait tous les recoins. Il n’avait pas grandi seul. Environ 130 jardiniers et arboriculteurs entretenaient le site à son ouverture, été comme hiver, sept jours sur sept. Le travail commençait en général à 5 h 30 : réhabilitation de pelouses, taille, arrosage, plantations saisonnières… Tout devait être fini vers 8 h, avant l’ouverture. Hommes et femmes, outils et véhicules disparaissaient derrière les portes techniques. Les massifs étaient renouvelés plusieurs fois par an et les arbres trop hauts étaient remplacés pour ne pas masquer l’architecture, puis replantés ailleurs, broyés ou donnés. Disneyland Paris comptait environ 35 000 arbres, 400 000 arbustes, jusqu’à un million de fleurs par an, des milliers de kilomètres de haies, 50 000 arroseurs, 6 000 km d’irrigation et environ 450 hectares de verdure selon les comptages.
En 1993, la végétalisation d’Indiana Jones et le Temple du Péril constitua l’un des plus grands défis horticoles de Disneyland Paris. Conçu en neuf mois, le projet exigeait de faire croire qu’une jungle indienne tropicale dévorait un temple en ruines, sous le climat parisien. La végétation servit de paravent pour dissimuler la structure métallique d’un grand huit standard, plantée si serrée qu’elle isolait le parcours et créait un sentiment d’oppression. Selon le concept de « reconquête de la nature », arbres de haute tige, plantes grimpantes et lianes s’immisçaient dans les failles de la pierre, tandis que les chemins sinueux de la file d’attente forçaient les visiteurs à s’enfoncer dans les fourrés. Pour simuler l’exotisme sans plantes tropicales, les équipes eurent recours au trompe-l’œil : bambous et Nandina domestica, lierres (Hedera), fougères persistantes et conifères sombres taillés maintenaient l’illusion même en hiver. Autour de la jeep abandonnée, herbes hautes et buissons désordonnés accentuaient l’idée d’un site envahi.

Le passionné et passionnant Luc Béhar-Bannelier parlait toujours de « jardiniers de spectacle » lors de ses innombrables interventions au sein du resort ou à l’extérieur. La végétation racontait une histoire, comme l’avait voulu Evans. Luc Béhar-Bannelier avait aussi porté la formation continue au sein de son département. En 2008, Le Moniteur notait 23 apprentis sur 120 personnes, du BEP au BTS, issus d’écoles d’Île-de-France et de Normandie. Chacun tournait dans les différentes zones de la destination, sous un tuteur. Hervé Cahierre, qui avait été adjoint pour l’horticulture et la faune sauvage pendant plusieurs années, insistait sur les noms latins : une précision scientifique qui se comprenait dans n’importe quel pays. Nathalie Chaussé, responsable de la faune sauvage et du biocontrôle de Disneyland Paris — et ancienne apprentie — travaillait depuis des années sur la préservation des lapins, pigeons, sangliers ou encore des abeilles dans les zones les plus rurales du resort. Grâce à tous les efforts de Luc Béhar-Bannelier et de ses équipes, Disneyland Paris avait pu s’illustrer en devenant un modèle en matière de responsabilité environnementale et en publiant notamment des rapports sur la conciliation entre gestion écologique et tourisme de masse : mares, sentiers pédagogiques, ruches.

En 1995, lors de la création de Space Mountain : De la Terre à la Lune, Luc Béhar-Bannelier et ses équipes avaient travaillé sur l’implantation d’espèces adaptées pour évoquer le futurisme. Le choix s’était porté par exemple sur des genévriers (Juniperus) que l’on pouvait facilement tailler à sa guise pour créer les formes souhaitées.
Création des Hortitours en 1995
Depuis 1995, le service Nature et Environnement proposait des visites guidées centrées sur l’environnement et la nature. À l’époque, l’équipe comptait déjà une centaine de personnes. Ces Hortitours, conçus comme des présentations détaillées, abordaient la conception, les techniques d’entretien, la taille des arbres et d’autres sujets dans les parcs et au-delà. Ils s’adressaient à des groupes de 15 personnes ou plus (scolaires, seniors, écoles d’horticulture), duraient environ deux heures le matin, avec un guide (généralement un horticulteur aguerri) pour dix personnes.

Le Festival des Fleurs de 1997, acte de naissance de l’événementiel horticole
Jusqu’en 1997, le département Nature & Environnement s’était consacré surtout à la croissance et à l’entretien de la flore pour qu’elle s’intègre aux décors des lands. Pour le 5e anniversaire, la direction avait demandé un projet inédit. Luc Béhar-Bannelier avait alors proposé de créer un immense bouquet à l’échelle du resort. L’idée directrice était d’appliquer le storytelling Disney directement à la matière végétale : chaque parterre, chaque couleur de pétale et chaque arbre devait raconter une histoire en harmonie avec le thème de la zone (exotisme à Adventureland, romantisme victorien sur Main Street, U.S.A…).
La pièce maîtresse avait été l’introduction massive de sculptures végétales de personnages Disney. Si les parcs américains maîtrisaient déjà cet art, le climat de Marne-la-Vallée imposait des contraintes. Il avait fallu concevoir sur papier puis grandeur nature des armatures métalliques injectées de mousse de sphaigne réhydratée, le tout étant irrigué de l’intérieur par un goutte-à-goutte invisible. Les équipes de Luc avaient également dû faire des choix de plantes rampantes capables de résister aux gelées tardives tout en conservant une couleur dense. Pour les structures, le lierre à petites feuilles (Hedera helix) et le Ficus pumila avaient été privilégiés ; pour les parterres, violas (Viola), pensées (Viola), tulipes (Tulipa) et narcisses (Narcissus), plantés des mois à l’avance. L’essentiel des travaux s’était fait de nuit, sous projecteurs, avec plus d’une centaine de jardiniers, arboristes et paysagistes mobilisés. Des partenariats étroits avaient alors été noués avec des horticulteurs locaux, notamment dans la région de Reims.
Le succès fut tel Disneyland Paris a remporté le Grand Prix d’Honneur pour la meilleure présentation artistique. Une seconde édition a été immédiatement programmée pour 1998, axée sur les grands classiques animaliers (Le Roi Lion, Le Livre de la Jungle, Bambi) devant le Château. Pour Luc Béhar-Bannelier et ses équipes, ce festival avait véritablement été l’acte de naissance de l’événementiel horticole. Ce savoir-faire servirait de modèle dix-sept ans plus tard pour la saison La Balade Printanière.
L’anecdote de la topiaire de Dumbo, installée près de son attraction à Fantasyland, illustrait l’ingéniosité de 1997. Les oreilles géantes créaient une prise au vent et un poids considérable une fois la mousse gorgée d’eau. Les équipes avaient conçu une armature en acier renforcé, traitée contre la rouille, avec un cœur évidé ou comblé de matériaux légers, un système de micro-irrigation sur-mesure à l’intérieur des oreilles, et un habillage bicolore (lierre sombre pour le corps, lierre panaché pour l’intérieur des oreilles). Chaque matin avant l’ouverture, un jardinier montait en nacelle pour inspecter et tailler au millimètre.
Il fallait noter que dès 1994, le département avait déjà réalisé une première grande création : une sculpture florale de 8 mètres de haut et 15 mètres de large représentant Simba enfant et son père, en 4 nuits et 6 000 chrysanthèmes (Chrysanthemum). En 1995, une version en agrumes (7,5 m, 3,5 tonnes d’oranges et de citrons) avait été créée à Menton pour le Festival du Citron avant d’être transportée au parc. En 1996, à Euroflora de Gênes, le stand de 300 m² (présentant un Mickey en magicien, un mur de feuillage de Grand-mère Feuillage et un labyrinthe de colonnes fleuries) avait remporté également le Grand Prix d’Honneur.
Nouveaux défis
En 2002, l’ouverture de Disney Adventure World (connu à l’époque sous le nom de Parc Walt Disney Studios) avait imposé un nouveau vocabulaire végétal : essences plus urbaines et californiennes (grenadiers à fleurs Punica granatum, magnolias, palmiers, arbres à soie Albizia julibrissin) pour évoquer les studios, tout en maintenant les dizaines d’hectares déjà existants du reste du resort.
C’est au cours de cette décennie que le département a systématisé l’utilisation de sa propre station météo interne pour réguler informatiquement les 6 000 km de tuyauteries d’arrosage automatique. L’objectif de cette période était d’en finir avec l’arrosage systématique pour passer à un arrosage ciblé de nuit (sur un créneau de 4 heures) afin de limiter l’évaporation et économiser l’eau avant l’arrivée des visiteurs.

Pour chaque saison thématique, Disneyland Paris mettait les petits plats dans les grands en ce qui concernait le végétal. Par exemple pour son 15e anniversaire, en 2007, l’équipe de Luc Béhar-Bannelier avait installé en une nuit 4 800 coupelles de bulbes fleuris pour l’événement presse du 31 mars, et créé 39 fleurs géantes de cinq mètres de diamètre sur la promenade du lac pour Printemps en Scène. Les arbres carrés du Château avaient aussi fait l’objet d’un renouvellement autour de cette période.
Inaugurée en 2007 dans le cadre des mêmes célébrations, Crush’s Coaster imposa d’importants défis paysagers. Pour reproduire l’ambiance du port de Sydney dans la file d’attente extérieure, les équipes horticoles travaillèrent sur une végétation littorale et sablonneuse (graminées et plantes résistantes au vent) capable de s’adapter aux sols argileux de la Seine-et-Marne. L’attraction étant un grand huit enfermé dans le « Studio 5 », la végétation environnante fut renforcée par de grands arbres en périphérie afin de camoufler la masse du bâtiment bleu industriel et d’adoucir la transition scénographique.

L’arrivée de The Twilight Zone Tower of Terror, culminant à 55 mètres, représenta le plus grand chantier du second parc à cette époque. Ouvert au public en décembre 2007, il exigea du service Nature & Environnement un jardin figé dans le temps, celui de 1939. Conformément à l’histoire d’un hôtel frappé par la foudre le soir d’Halloween et abandonné depuis, le paysage devait refléter l’abandon sans dépérir. De 2007 à 2009, les jardiniers sélectionnèrent des essences d’arbres et d’arbustes à croissance irrégulière et appliquèrent des techniques de « taille de négligence » : branches tordues artistiquement pour donner l’impression de ronces sauvages et d’un parc à l’abandon. L’ancrage de la structure en béton armé de 13 étages ayant nécessité des fondations profondes, les équipes revitalisèrent les sols environnants pour assurer la reprise des palmiers et de la végétation exotique censée simuler le climat de la Californie des années 1930.
La fin de cette période a été marquée par une volonté de transparence. En 2009, le resort publie son tout premier Rapport d’Action Citoyenne, qui met en lumière pour la première fois les efforts chiffrés des équipes Nature & Environnement en matière de tri des déchets verts (compostage massif des tontes et des branches), de réduction des consommations énergétiques et de protection de la biodiversité locale.
Les années 2010 : biodiversité, séquoias, potager
En 2012, les séquoias géants — près de 1 000 sujets sur le resort, dont 300 au Disney Sequoia Lodge — dépérissaient. Luc Béhar-Bannelier avait alors fait appel à l’ingénieur Claude Guinaudeau. Un protocole d’arrosage ciblé et d’apports organiques avait été mis en place : près de 4 000 heures d’arrosage en 2012, puis extension à 600 arbres. Les résultats avaient été visibles dès 2013. « Le bon sens a sauvé les séquoias », résumera l’expert.
La même année, une quinzaine de ruches d’abeilles avaient été installées au Disney Davy Crockett Ranch. Ce n’était pas Winnie l’Ourson qui venait fouiner jusqu’à elles, mais les Cast Members spécialistes de la faune, comme Nathalie Chaussé. Le nombre montera jusqu’à 80 ruches sur le resort. Les intérêts étaient doubles : réintroduire ces insectes pollinisateurs de plus en plus rares, au service de l’écosystème diversifié mis en place depuis vingt ans ; et fournir un miel de fleurs et de forêt, une fois récolté, à la consommation des clients du Disneyland Hotel, du Disney Hotel New York et du Disney Newport Bay Club, ainsi qu’aux visiteurs des Parcs Disney, sous forme de pots vendus dans les boutiques Boardwalk Candy Palace et Chez Marianne (Souvenirs de Paris).

Toujours lors du 20e anniversaire de la destination, une tulipe orange Disney fut baptisée. Elle avait rejoint le calendrier floral du resort, aux côtés des rotations saisonnières qui voyaient jusqu’à un million de fleurs plantées chaque année. Cette création s’inscrivait dans la volonté de lier les massifs aux univers du parc tout en travaillant avec des producteurs spécialisés. La tulipe double hâtive Disneyland Paris (Tulipa), anciennement commercialisée sous le nom de Double Orange Emperor, était plutôt robuste et offrait une double floraison dont une très précoce, adaptée justement au changement des parterres de fleurs dès le mois de mars.
En 2013, avec le prince Louis-Albert de Broglie, l’horticulteur en chef avait imaginé le potager de Rémy pour le Disney Hotel Cheyenne. L’année suivante, à l’ouverture de la Place de Rémy à Disney Adventure World, le projet s’était concrétisé. Une remise de plants de tomates (Solanum lycopersicum) avait eu lieu au château de la Bourdaisière, en présence de Luc et du personnage de Rémy. Plusieurs variétés (verna orange, rose de Berne, white wonder…) ont été plantées au Potager pour nourrir directement les estomacs des clients du Bistrot Chez Rémy, servant à la carte de la ratatouille avec des légumes frais, cultivés (en partie) sur place.

Toujours dans les années 2010, Luc Béhar-Bannelier et ses équipes s’étaient rendu compte que les feux d’artifice des spectacles nocturnes — à commencer par Disney Dreams ! — abîmaient parfois les feuillages des arbres du Château ; il avait alors été décidé que lorsqu’un sujet était trop atteint, il était retiré de nuit, remplacé, et l’ancien partait en serre pour se rétablir. En 2014, un vaste projet de replantation des arbres carrés avait d’ailleurs repris près du Château.

Pour la saison La Balade Printanière de 2014, les différentes topiaires avaient été conçues en collaboration entre le département Nature et Environnement et le département Spectacles. Élaborées à partir de fleurs naturelles et synthétiques, elles tenaient compte du climat francilien : l’utilisation en partie de fausses fleurs s’était révélée très pratique pour maintenir l’aspect tout au long de l’événement.

C’était également au milieu des années 2010 que le concept d’Hortitour avait été repensé, notamment avec une version axée sur le jeune public. En 2014, Disneyland Paris a créé un nouveau format d’Hortitour, « Explorateur en Herbe », pour les jeunes enfants résidant dans un Hôtel Disney, en compagnie du personnage Russell du film Disney•Pixar Là-Haut. Pour les adultes, la visite avait été étendue et elle pouvait durer désormais jusqu’à 1 h 30, permettant de découvrir plus en détails encore le travail titanesque des pouces verts de la destination.
Les années suivantes ont marqué un tournant écologique documenté en 2016 : réduction de 80 % des produits chimiques en cinq ans, pièges à phéromones, coccinelles, paillage, atlas de biodiversité, une cinquantaine de ruches, moutons pour les zones difficiles d’accès.
Pour la saison du (Le) Printemps En-Chanté Disney en 2016 (dérivée de La Balade Printanière), le département Nature et Environnement avait joué un rôle là encore prépondérant. Pourquoi cette année avait-elle été assez particulière selon nous dans la longue carrière de Luc Béhar-Bannelier ? Peut-être parce que son département n’avait pas été autant sollicité que depuis le Festival des Fleurs. En plus de restaurer et de ressortir les sculptures des années précédentes, les jardiniers avaient sculpté de nouvelles topiaires de personnages Disney. Une attention particulière avait été portée à l’extension de ces œuvres en dehors des limites du Parc Disneyland, puisque le département avait conçu des structures végétales spécifiques pour habiller le marché printanier de Disney Village.
La grande nouveauté visuelle de 2016 avait été l’ajout d’un cinquième pôle floral central dédié à la Fée Clochette près de la scène du (Le) Théâtre du Château. Le département Nature et Environnement avait dû collaborer étroitement avec les équipes de Walt Disney Imagineering pour intégrer la flore au milieu de structures technologiques, le personnage étant doté d’ailes lumineuses. Pour le spectacle La Garden Party de Dingo qui se tenait sur Central Plaza, le département avait littéralement « planté le décor ». Les équipes horticoles avaient transformé la place centrale en un festival de gazons verdoyants et de parterres multicolores, pensés pour interagir de façon graphique avec les costumes ultra-colorés des danseurs et des personnages.

Toujours pour cette saison, le département Nature et Environnement avait collaboré à la création du premier Marché aux Fleurs de la destination. Installé les trois premiers week-ends d’avril à l’entrée de Main Street, U.S.A. (en face de New Century Notions – Flora’s Unique Boutique), ce marché itinérant de style victorien proposait, en fin de journée, des bouquets printaniers en édition limitée. Deux compositions inédites, reprenant la forme iconique de la tête de Mickey et réalisées à partir d’œillets et de roses, avaient été proposées : le « Jardin de Minnie », alliance de tons vert amande (œillets Goblin – Dianthus caryophyllus ‘Goblin’) et rose pâle (roses Avalanche Meijer – Rosa hybrida ‘Avalanche+’), et le « Spring Bloom » (ou « Fleurs de Printemps »), qui mariait les œillets Chepri oranges (Dianthus caryophyllus ‘Chepri’) à la rose Avalanche Meijer blanche. Le département avait également proposé une mini topiaire Mickey à la vente cette année-là.

Dans la seconde moitié des années 2010, l’éco-pâturage s’était installé durablement à Disneyland Paris. Des moutons entretenaient non seulement des zones de coulisses proches des parcs (derrière Indiana Jones et le Temple du Péril par exemple) mais aussi des espaces plus ruraux comme le Disney Davy Crockett Ranch.

C’était aussi à cette période que le département Nature et Environnement avait noué un partenariat avec des ESAT (Établissements et Services d’Aide par le Travail). Les équipes Nature et Environnement collaboraient régulièrement avec l’ESAT « La Grange aux Bois », qui employait exclusivement des personnes en situation de handicap. Lors de la réhabilitation du Potager de Rémy, une quarantaine de salariés de cet ESAT avaient participé au réaménagement complet du site, dans le cadre d’une mise à disposition. Ce type de collaboration, poursuivie tout au long de l’année, permettait aussi la réalisation de compositions florales, notamment des paniers de fleurs destinés à être suspendus sur Main Street, U.S.A.

En 2017, pour le 25e anniversaire, The Dutch Flower and Garden Festival s’était installé face au Disney Newport Bay Club : 2 180 m², 115 espèces dont 16 variétés de dahlias (Dahlia), conçu avec la paysagiste néerlandaise Jacqueline van der Kloet et Manon Hazebroucq, de l’équipe de Disneyland Paris. Luc avait pris sa retraite l’année suivante.

Une vision et un héritage
Dans un article de 2014 pour la revue spécialisée Rivista di Studi sulla Sostenibilità, il rappelait que Walt Disney avait défendu l’environnement dès les True-Life Adventures de 1948, et en 1961 en affirmant que « la protection de l’environnement n’était pas seulement une affaire d’attention pour quelques personnes, mais un sujet qui nous concerne tous ». Les ressources naturelles ne sont pas inépuisables ; elles constituent un capital. Les espaces verts font partie du patrimoine au même titre que les monuments. À Disneyland Paris, conserver et valoriser le paysage renforce l’attrait du lieu. L’objectif : devenir une référence européenne du développement durable dans le tourisme et les loisirs, « agir, soutenir et inspirer chacun à protéger l’environnement naturel où l’enchantement abonde ».

La même année, lors d’une visite coulisses, il confiait : « J’ai le meilleur métier qu’on puisse avoir. Je suis toujours dehors et je travaille avec beaucoup de gens différents. La seule chose dont je rêve encore, c’est que, quand je ne serai plus là, mon travail soit préservé. Walt Disney a donné à mon équipe et à moi l’inspiration de raconter des histoires avec des plantes. J’espère donc que mon travail n’aura pas été vain. » Il se comparait parfois à Jiminy Cricket, son personnage Disney préféré.
En 2023, l’International Garden Tourism Network a décerné à Luc Béhar-Bannelier un Lifetime Achievement Award, pour ceux qui ont distingué le jardin comme expérience touristique.

Beaucoup de ceux qui étaient passés par son bureau en étaient repartis avec un rosier (Rosa) ou une autre plante. Ces boutures, offertes lors des visites, avaient continué de pousser chez ses amis. Nous avions eu la chance de le connaître, et de parcourir à plusieurs reprises parcs et hôtels avec lui, lors d’événements presse, de la Journée mondiale de l’environnement en 2013 ou des Hortitours. Luc saluait ses jardiniers par leur nom — « heureusement qu’ils ont tous un badge, sinon ce serait difficile de retenir les 130 » — et fermait parfois une poubelle restée ouverte : « It’s all in the details ». Mais ce digne continuateur spirituel de l’œuvre et de la philosophie de Bill Evans en Europe parlait aussi des plantes avec la précision d’un technicien et le plaisir de quelqu’un qui voyait encore, chaque matin, ce que le terrain était devenu. Merci, Luc.







