Le film Waking Sleeping Beauty est un film documentaire réalisé en 2009 par le cinéaste et producteur Don Hahn. Pendant une heure vingt-six de film exclusivement composé d’images d’archives, le réalisateur commente en voix-off la période charnière des studios s’étalant de 1984 à 1994. Le regard avisé du réalisateur, accompagné par l’intervention de différents membres des studios, lève le voile sur cette décennie durant laquelle, comme l’énonce le carton d’introduction du documentaire, « un ensemble d’hommes et de circonstances ont transformé à jamais le monde de l’animation ».
Un renouveau générationnel dans Waking Sleeping Beauty
À la manière d’un énorme retour en arrière, le film commence par le succès du (Le) Roi Lion qui clôturera également le documentaire avant de présenter toute la problématique dans une question : « Comment en est-on arrivé là ? » suivi du carton titre. Le documentaire commence alors dans le bâtiment d’animation où l’on peut voir différents membres phares des studios : John Lasseter, Ron Clements, John Musker, Glen Keane, Tim Burton et Ron Miller. En position de narrateur, Don Hahn explique que les studios d’animation Walt Disney avaient conscience qu’ils devait composer avec une nouvelle génération d’artistes. La prudence était toutefois de mise notamment avec le départ de Don Bluth pour créer son propre studio et la démission de Roy E. Disney.
La période financièrement précaire rendait encore la question de l’avenir du département d’animation incertain. Toutefois, une première étape pour « réveiller la belle endormie » fut ce renouveau générationnelle qui s’accompagne entre autres de figures emblématiques convoquées dès le retour de Roy. Ce dernier reprend en effet la direction du département d’animation, tandis qu’il fait entrer Michael Eisner et Frank Wells à la tête de la société. Jeffrey Katzenberg devient le président de Walt Disney Pictures et Peter Schneider, vice-président de ce qu’on appelait autrefois le label Walt Disney Feature Animation.
Crise financière et tensions internes
Alors que le studio s’enrichit de nouvelles têtes et d’une nouvelle direction, le département d’animation va connaitre pendant dix ans une situation extrêmement tourmentée entre tensions internes et crises financières qui jalonneront cette décennie. Le documentaire semble accorder une importance centrale à ces problématiques, proposant sans tabou ni détour les torts de chacun, les conflits qui ont ponctué plusieurs relations des studios. Parmi les moments d’incertitudes les plus marquants, le film nous retrace le déménagement du département d’animation à Glendale. Les 200 animateurs étaient tous sûrs que ce déménagement, conséquence des problèmes financiers, lançait le compte à rebours de leur fin précipitée. Les images d’archives nous montrent ainsi une ambiance particulièrement festive dans les studios, les animateurs s’amusant comme s’ils vivaient véritablement leurs derniers jours dans l’entreprise. Les réunions matinales avec Katzenberg et Roy s’enchainaient pour essayer de rassurer et trouver des solutions. L’arrivée de Schneider à ce moment précis, envoyé par Bob Fitzpatrick, eut ainsi pour but de redonner confiance aux animateurs, bien que ces derniers singèrent et caricaturèrent longtemps le nouvel arrivé. Après l’échec cuisant de Taram et le Chaudron Magique, le projet de Basil, Détective Privé rapporte des critiques favorables au studio mais ne compense pas la nouvelle menace de Don Bluth qui sort la même année Fievel et le Nouveau Monde.
Parallèlement à cela, les films en prises de vue réelles, les parcs et les produits dérivés sont florissants mais l’animation restait finalement toujours à la traine. C’est ainsi très étonnant de noter cela dans le documentaire, de constater que l’animation devient finalement la bête noire des studios qui se sont pourtant créés grâce à elle. Pour Qui Veut la Peau de Roger Rabbit ?, l’animation est délocalisée à Londres et les soucis financiers sont encore un motif de tension palpable durant la création du film. Les animateurs à Glendale travaillent de leur côté sur ce qui deviendra heureusement de plus grands succès, La Petite Sirène et Aladdin. Mais alors que la création dans les studios semble renaitre de ses cendres et que ces nouveaux films sont enfin accueillis par la critique et le public, les tensions internes semblent atteindre petit à petit un point de non-retour. Le documentaire nous explique ainsi sans détour ce qu’on pourrait finalement qualifier de guerre d’égos avec Katzenberg se mettant toujours plus en avant sous l’œil sceptique de Roy et également Eisner, la véritable tête d’affiche, le nouveau Walt, la nouvelle figure de proue des studios. Entre ces trois hommes, Frank Wells s’est positionné sans mal comme un médiateur flegmatique qui sans approuver nécessairement tout et tout le monde semblait être la personne idéale à même de pouvoir empêcher la bulle d’exploser.
Un premier coup vient entâcher cette organisation précaire lorsque durant la première privée de La Belle et la Bête, Eisner et Roy annoncent la création d’un nouveau bâtiment pour l’animation sans avoir tenu Katzenberg préalablement au courant. Le deuxième moment qui semble abattre les dernières résistances de cette bulle, intervient durant la promotion du nouveau long-métrage des studios en 1994, Le Roi Lion. Le 3 avril 1994, Wells décède des suites d’un accident d’hélicoptère et entraine avec sa perte la fin des dernières miettes de stabilité entre les têtes pensantes de Disney. Le documentaire Waking Sleeping Beauty propose pour ce moment un enchainement fluide très judicieux d’images d’archives joyeuses pendant la production du film et durant lesquelles on peut notamment apercevoir Eisner souhaiter mettre sa vie sur pause à cet instant précis tant tout semble aller bien. Puis tout à coup le choc : le décès de Frank, les discours commémoratifs, le visage décomposé d’Eisner. Le tournant est apparent à l’écran. On comprend bien que l’harmonie des studios va souffrir de la perte de Frank Wells et que quelque chose d’impossible à maintenir sans lui va exploser entre les trois hommes restants. Jeffrey Katzenberg démissionne de son poste la même année.
L’évolution palpable de l’animation et les multiples récompenses
En parallèle de toutes les tensions et crises qui rythment cette décennie considérée à ce jour comme le troisième âge d’or des studios, le département d’animation devient l’ambassadeur d’une volonté sans failles. Alors que la précarité reste sensible pendant plusieurs années, et que les directions se contredisent, les animateurs des studios s’acharnent à proposer toujours plus et mieux, à ne jamais oublier la règle première : faire rêver grâce à l’animation. Après le succès léger mais encourant de Basil, Détective Privé puis de Oliver et Compagnie, les studios de l’oncle Walt permettent aux animateurs de faire preuve d’innovation. Oliver et Compagnie supplante à sa sortie le film concurrent Le Petit Dinosaure et la Vallée des Merveilles produit par Steven Spielberg, et les studios peuvent avec plus de confiance commencer leur travail sur La Petite Sirène. À ce moment-là, ce ne sont pas seulement les animateurs que le documentaire Waking Sleeping Beauty encense mais bien un duo indissociable de ce renouveau des films d’animation Disney : les artistes Alan Menken et Howard Ashman. Le documentaire s’attarde alors sur la création des titres phares « Sous L’Océan » et « Partir Là-Bas », en grandes partie grâce auxquels le film fut un succès et que « l’espoir était revenu au château de la belle au bois dormant ».
Le studio décide alors d’innover à nouveau et c’est à cette période qu’est développée le CAPS (système de production d’animation par ordinateur), permettant un premier lien avec Alvy Ray Smith, co-fondateur de Pixar. Les équipes appliquent ce nouveau processus sur Bernard et Bianca au Pays des Kangourous. Si ce dernier film fut un échec commercial, cela ne découragea pas les animateurs qui rebondirent dans la foulée avec la production de La Belle et la Bête. Le studio proposa une version non terminée du film au festival du film de New York durant lequel il reçut une véritable ovation. Les deux compositeurs qui avaient rempilé pour ce nouveau film remportèrent deux Oscars succédant aux deux précédents pour La Petite Sirène. Howard Ahsman décéda malheureusement avant la fin de production de La Belle et la Bête, il ne put jamais voir le film terminé et reçut son dernier Oscar à titre posthume. Ce film de 1991 fut acclamé par la critique et reçut un nombre conséquent de prix.
Les studios achèvent ensuite Aladdin qui devient le premier film d’animation a engendrer plus de 200 millions de dollars, tandis que la première collaboration entre The Walt Disney Company et Pixar permet de donner jour au premier film d’animation entièrement en images de synthèse : Toy Story. Les animateurs attaquent en parallèle deux énormes projets que sont Le Roi Lion et Pocahontas, Une Légende Indienne. Il est intriguant de voir dans le documentaire combien les animateurs ne croyaient pas en le premier film et voulaient tous travailler sur Pocahontas. Finalement le célèbre film aux personnages anthropomorphes devint le plus gros succès des studios avec 500 millions de dollars récoltés. Ce film que Don Han qualifie de presque autobiographique : « on était passés du péril au bord du gouffre à une situation de domination », Schneider confirme quand on lui demandait comment se passait la production : « super, on fait un film sur nous-même ». Ce 32e classique des studios qui achève cette décennie mouvementée de création se présente comme un véritable manifeste des studios et son succès dépassant alors tous les précédents lui permet d’acquérir un statut singulier.
Une décennie singulière relatée dans Waking Sleeping Beauty
Waking Sleeping Beauty nous plonge durant une décennie charnière des studios durant laquelle on sent à tout moment l’impact de chaque décision de presque chaque humain composant la tête des studios mais également le département d’animation. Durant dix ans marqués par les problématiques financières et les tensions internes, on comprend combien cette maison avançait sur un fil extrêmement précaire qui menaçait à tout moment de casser. Découvrir la manière dont l’animation a pu et su tirer partie d’une période si compliquée force un respect que nous sommes obligés de ressentir face à ces images d’archives. S’il n’est pas évident de se confronter aux aspects plus sombres des studios et de remarquer combien les tensions ont pu être non seulement présentes mais véritablement handicapantes, nous sommes rassurés de voir la passion et la détermination qui accaparaient chacun des membres du studio. C’est cette passion, cette volonté partagée par tant de personnes talentueuses qui ont permis au studio de « réveiller la belle endormie », pour le plus grand plaisir du public.
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