Une sculpture gonflable monumentale représentant Kermit la Grenouille, signée par l’artiste vénézuélo-américain Alex Da Corte, a pris place au cœur de la place Vendôme à Paris du 20 au 26 octobre 2025. Présentée dans le cadre du programme public d’Art Basel Paris, cette installation de 20 mètres de long suscite des réactions contrastées parmi les passants et les observateurs. Entre hommage à une icône populaire et interrogation sur la culture contemporaine, l’œuvre interroge la place de l’art dans un espace urbain chargé d’histoire.
Un hommage suspendu à une icône défaite
Alex Da Corte, né en 1980 au Venezuela et installé aux États-Unis, est connu pour ses œuvres qui revisitent les symboles de la culture pop américaine avec une touche de mélancolie et d’humour. Pour Kermit the Frog, Even, créée initialement en 2018 et recréée ici sous forme gonflable, l’artiste s’inspire d’un incident réel survenu lors de la parade de Thanksgiving Macy’s en 1991 à New York. Ce jour-là, un ballon géant à l’effigie de Kermit s’est partiellement dégonflé après avoir heurté un lampadaire sur la 5e Avenue, offrant un spectacle inattendu de vulnérabilité. Da Corte capture cet instant de « défaite » en présentant Kermit avec la tête affaissée, suspendu comme figé dans un moment d’échec perpétuel.

Selon les descriptions fournies par Art Basel, cette pièce explore les thèmes de l’humour et de la mélancolie, invitant le spectateur à réfléchir sur le pouvoir émotionnel des personnages populaires. « Entre humour et mélancolie, l’œuvre revisite le langage familier de la culture populaire pour créer des travaux vifs et émotionnellement nuancés », indique le site de la foire. Da Corte transforme ainsi une figure joyeuse en un symbole de fragilité, questionnant la résilience des icônes culturelles face aux aléas.
L’œuvre porte également un message sous-jacent lié à la chaîne NBC, diffuseur historique de la parade Macy’s Thanksgiving. En recréant cet incident télévisé en direct, Da Corte met en lumière la pression médiatique à maintenir une façade de positivité et de normalité, même face à l’échec. Les performeurs autour du ballon, soulevant ses bras pour simuler la joie, soulignent cette obligation de performance sous le regard des caméras, critiquant les narratives médiatiques qui masquent la vulnérabilité. Ce commentaire sur les attentes imposées par les médias américains s’étend à une réflexion plus large sur la culture du spectacle, où l’humour cache souvent une dissonance collective. Bien que certaines interprétations y voient une critique plus politique, liée aux tensions entre médias et pouvoir exécutif sous l’administration Trump – qui a souvent attaqué NBC pour ses couvertures critiques – aucun lien direct n’est explicitement confirmé par l’artiste ou les sources officielles. Cependant, le choix d’un événement médiatisé comme point de départ renforce l’aspect médiatique et potentiellement politique de l’œuvre, invitant à une lecture sur l’impérialisme culturel américain et les diktats médiatiques.
Des racines ancrées dans un accident new-yorkais
L’origine de l’œuvre remonte à cet épisode de 1991, où le ballon Kermit, endommagé par le vent et un obstacle urbain, a marqué les esprits des spectateurs. Da Corte, fasciné par cet événement, l’a réinterprété dans une série de travaux, dont cette version gonflable mesurant environ 19,5 à 20 mètres de long. Présentée par la galerie Sadie Coles HQ de Londres, l’installation fait partie du programme public d’Art Basel Paris, qui succède à la FIAC et propose chaque année des œuvres monumentales en extérieur.

Financée par des sponsors comme Miu Miu et coordonnée par Art Basel, cette pièce s’inscrit dans une tradition d’interventions artistiques audacieuses sur la place Vendôme, à l’image du sapin gonflable de Paul McCarthy en 2014 ou du champignon de Carsten Höller en années précédentes. Gratuite et accessible au public, elle vise à démocratiser l’art contemporain en l’insérant dans l’espace urbain.
Kermit, pilier des Muppets et de la culture populaire
Kermit la Grenouille est une création de Jim Henson, introduite en 1955 et devenue l’emblème du (Le) Muppet Show, diffusé de 1976 à 1981. Animateur maladroit mais attachant, Kermit incarne l’humour absurde et la bienveillance des Muppets, une franchise rachetée par Disney en 2004. Son rôle central dans des films comme Les Muppets, Le Film (1979) en a fait une icône mondiale, symbolisant l’innocence et la persévérance.

Da Corte puise dans cette familiarité pour subvertir l’image de Kermit : au lieu de la joie habituelle, il met en scène une posture de résignation, reliant l’œuvre à l’héritage des Muppets tout en le détournant vers une réflexion plus sombre sur la célébrité et l’échec.
Un contraste qui interpelle : les sources d’une controverse
L’installation n’a pas laissé indifférent, provoquant un débat sur les réseaux sociaux et parmi les passants. Sa taille imposante – 20 mètres de long, flottant au-dessus de la place – et sa couleur verte fluo tranchent avec l’architecture classique et le prestige joaillier de Vendôme, abritant des maisons comme Cartier ou Chanel. Des observateurs la qualifient d’« horreur » ou de « monstruosité », estimant qu’elle défigure un site historique classé.
La posture de Kermit, avec la tête dégonflée et le corps avachi, est interprétée par certains comme suggestive ou vulgaire, évoquant une forme de lassitude ou de soumission qui heurte dans un cadre solennel. Des commentaires en ligne y voient un message symbolique, comme une moquerie envers les Français (surnommés « frogs » en anglais), ou une critique plus large de la culture pop imposée. L’artiste D’autres soulignent le coût implicite, bien que financé par des sponsors privés, et regrettent le choix d’un espace public pour une œuvre jugée incongrue.

Ces réactions s’inscrivent dans une tradition de controverses autour des installations temporaires à Vendôme, où l’art contemporain challenge souvent le patrimoine. Art Basel défend l’œuvre comme un dialogue entre humour et réflexion, mais les avis tranchés des passants – de l’amusement à l’indignation – soulignent son impact disruptif.
