Disneyphile
rose rebelle

Rose Rebelle – Critique du roman Disney

Dans Rose Rebelle, Belle a vaincu la malĂ©diction, rendu Ă  la BĂȘte sa forme humaine et restaurĂ© le chĂąteau au sein du royaume d’Aveyon. Mais nous sommes en 1789 et la France sombre dans la RĂ©volution. Le feu du mĂ©contentement brĂ»le Ă  Paris et ce n’est qu’une question de temps avant que la rĂ©volte n’atteigne Aveyon. Belle, qui rĂȘvait autrefois de partir Ă  l’aventure Ă  travers le monde, est dĂ©sormais dĂ©chirĂ©e entre son passĂ© de roturiĂšre et son futur en tant que reine. Quand elle croise la route d’une magie trĂšs ancienne, que des voix la mettent en garde contre la destruction prochaine de son royaume, et que tous ceux qu’elle aime se retrouvent en danger, Belle n’a plus le choix : elle doit prendre la place de reine qui lui revient, et sauver son peuple.

La suite du « et ils vĂ©curent heureux… »

Emma Theriault entame avec une certaine forme de gĂ©nie la sĂ©rie de romans The Queen’s Council de Disney, en signant l’histoire de Rose Rebelle. Cette nouvelle collection lancĂ©e le 10 novembre 2020 avec la parution outre-Atlantique du premier tome entend rĂ©inventer les parcours de certaines de nos hĂ©roĂŻnes Disney prĂ©fĂ©rĂ©es tout en s’ancrant de maniĂšre plus ou moins fidĂšle aux contextes historiques dans lesquels elles Ă©voluent.

Rose Rebelle prolonge ainsi l’histoire du Grand Classique de l’animation Disney La Belle et la BĂȘte dix ans aprĂšs les Ă©vĂ©nements du film, durant l’annĂ©e 1789, oĂč la France sombre peu Ă  peu dans la RĂ©volution. On retrouve alors Belle qui a permis de briser la malĂ©diction du chĂąteau enchantĂ© et de ses occupants non loin de son village de Plesance. Elle est dĂ©sormais unie par les liens du mariage Ă  LĂ©o (c’est le nom du prince, lui qui avait Ă©tĂ© surnommĂ© Adam jusqu’Ă  prĂ©sent dans la galaxie Disney). La fiction historique rencontre ainsi Disney de la meilleure maniĂšre qui soit dans ce roman destinĂ© d’abord aux jeunes adultes. Notre couple se retrouve face Ă  la RĂ©volution française imminente et aux consĂ©quences que cela pourrait engendrer pour leur propre royaume de l’Aveyon.

Une exploration plutĂŽt fidĂšle de la fin du XVIIIe siĂšcle

Le premier tome de la sĂ©rie The Queen’s Council trouve ainsi ses racines historiques vers la fin du XVIIIe siĂšcle, renforçant dans l’imaginaire collectif la temporalitĂ© dans laquelle se situe le film d’animation, qui s’inspire lui-mĂȘme du contre de Marie Le Prince de Beaumont publiĂ© en 1757. La boucle est bouclĂ©e en quelque sorte… L’histoire de Rose Rebelle dĂ©marre avec la visite de LĂ©o au roi Louis XVI au chĂąteau de Versailles ; le seigneur de l’Aveyon espĂšre avec Belle amĂ©liorer la vie de leur peuple avec de rĂ©els changements politiques dans la relation de l’Aveyon avec le reste de l’Europe. Le monde riche et vivant créé par l’auteure Emma ThĂ©riault met en valeur toute l’extravagance et la grandiloquence  de la monarchie française pendant que Belle et LĂ©o visitent Paris. Notre princesse s’aventure dans les rues de la capitale et, Ă  notre grande stupeur, le tableau qui est dressĂ© n’est pas si… rose justement, renforçant l’authenticitĂ© historique dans laquelle l’auteure veut nous emmener. Les mouvements sous-jacents de violence, de peur et de contestation de certaines franges de la population parisienne sont prĂ©sentes dans le rĂ©cit. Le poids des impĂŽts trop lourds qui pĂšsent sur eux et le mĂ©pris de la haute noblesse dont ils sont les premiĂšres victimes posent l’ambiance d’un vent de rĂ©volte gĂ©nĂ©rale qui va plonger la nation dans le chaos puis le renouveau. Des rĂ©fĂ©rences Ă  des moments historiques prĂ©cis comme une partie du 14 juillet 1789 confortent cette idĂ©e de rĂ©cit historique. Bele assiste d’ailleurs Ă  la mort trĂšs rĂ©elle (et trĂšs violente) du marquis de Launay avant que sa tĂȘte ne soit fixĂ©e au bout d’une pic et dĂ©file dans les rues de Paris. D’autres noms moins connus de la fin de l’Ancien RĂ©gime sont Ă©voquĂ©s comme Rose Bertin, cĂ©lĂšbre marchande mode de l’Ă©poque, qui a les faveurs de la Reine et l’habille tous les jours. Rose Rebelle vous plonge au cƓur de la tourmente politique et sociale de l’Ă©poque et donne l’impression aux lecteurs de la vivre. Bref, vous l’aurez aisĂ©ment compris, le travail d’historienne de l’auteure est tout simplement rigoureux et fourni, mĂȘme si elle s’offre quelques libertĂ©s en crĂ©ant des personnages inĂ©dits, inspirĂ©s de figures qui ont bien existĂ©.

Emma Theriault accorde la mĂȘme attention de prĂ©cision et de dĂ©tails pour chacun des personnages qu’elle fait Ă©voluer dans l’histoire. Tout au long du roman, Belle entretient un vĂ©ritable rapport de force avec le titre de princesse, souhaitant avant tout ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme elle l’Ă©tait auparavant avec l’humilitĂ© qui la caractĂ©rise. Et pourtant, tout son entourage la voit vĂ©ritablement comme sa princesse. Cet aspect, couplĂ© Ă  d’autres de l’histoire, souligne Ă  quel point le personnage de Belle s’inscrit durablement dans une forme de progressisme contemporain (mais forcĂ©ment plus Ă©loignĂ© de la rĂ©alitĂ© historique pour le coup) et rappelle aussi que l’hĂ©roĂŻne reste une forte tĂȘte en toute circonstance, qui n’apprĂ©cie pas qu’on lui dicte ce qu’elle doit ĂȘtre ou qu’on dĂ©termine sa vie. Mais, et c’est lĂ  toute la magie du roman, plutĂŽt que de rĂ©duire le personnage Ă  ce qu’on connaĂźt dĂ©jĂ  d’elle en la refaçonnant sans prendre de vĂ©ritables risques, Emma Theriault prend les fans de Belle parfois au dĂ©pourvu et ajoute couche aprĂšs couche une forme de complexitĂ© jamais vue auparavant chez cette « Mademoiselle Belle ». L’enjeu est de prĂ©senter Belle non plus comme une hĂ©roĂŻne de conte de fĂ©es mais bel et bien comme une figure Ă©minente qui a fait l’Histoire. Autre aspect que l’on retrouve cette fois-ci chez Belle, celui de son Ă©rudition. Elle prend du plaisir Ă  se plonger dans les Ɠuvres de Jean-Jacques Rousseau, Émilie du ChĂątelet ou Nicolas de Condorcet. Elle rĂȘve de frĂ©quenter les salons littĂ©raires parisiens animĂ©s par Olympe de Gouges et Madame de Montesson, fĂ©ministes en leur temps.

La Belle et la BĂȘte 2

Les lecteurs rencontrent Ă©galement plusieurs visages familiers du chĂąteau comme LumiĂšre ou Madame Samovar (toujours plus touchante et rassurante) et quelques surprises nous attendent au fil des pages et en dehors des murs du chĂąteau… L’autre vĂ©ritabe aubaine de Rose Rebelle est de proposer des histoires davantage plus approfondies pour des personnages pĂ©riphĂ©riques, permettant non seulement de trouver leur propre voie dans un rĂ©cit assez dense tout en apportant des Ă©lĂ©ments qui permettent de faire avancer la quĂȘte du personnage principal.

S’il fallait trouver un fil conducteur adĂ©quat, on pourrait sans aucun doute affirmer que les idĂ©es (novatrices) de Belle et son dĂ©sir de venir en aide concrĂštement Ă  son peuple mĂšnent l’histoire tambour battant, du dĂ©but Ă  la fin. Notre hĂ©roĂŻne est une rĂ©volutionnaire Ă  sa maniĂšre, refusant son titre royal tout en essayant d’aider ses sujets (mĂȘme si manifestement, elle ne les considĂšre pas de la sorte). Elle se mĂ©fie Ă©galement d’un personnage dĂ©nommĂ© Bastien, duc de Vincennes, sĂ»r de lui et Ă©nigmatique, et dont nous occulterons les autres dĂ©tails sur son identitĂ©… Autre personnage original et dĂ©licieux du conte, Mademoiselle Marguerite de Lambriquet est Ă  Belle ce que la Duchesse de Polignac Ă©tait Ă  Marie-Antoinette de France, sans la frivolitĂ© et avec plus de persĂ©vĂ©rance encore. Cette alliĂ©e de choix de Belle devient aussi une sorte de modĂšle pour elle dans un schĂ©ma Ă  la « l’herbe est plus verte ailleurs », Belle enviant ce personnage Ă  bien des Ă©gards.

Des défis politiques, sociaux mais aussi personnels dans Rose Rebelle

Mais ce roman ne serait pas un vrai conte Disney sans un peu de magie et la narration sert gĂ©nĂ©reusement cette Ă©vasion. La complexitĂ© de l’histoire ne fait que croĂźtre avec la vision imaginative de la malĂ©diction brisĂ©e. La façon dont la vĂ©ritĂ© derriĂšre la magie qui a maudit LĂ©o va plus loin qu’une simple malĂ©diction sur un homme au cƓur cruel. Bien que le charme ait Ă©tĂ© rompu, cette part de magie revient « hanter » Belle de maniĂšre inquiĂ©tante : elle a notamment des visions d’une ville en feu et des consĂ©quences dĂ©sastreuses si elle ne tiendrait pas compte des conseils qu’une voix familiĂšre lui donne. Belle est donc confrontĂ©e ici Ă  des dĂ©fis Ă  la fois politiques mais aussi personnels.

En effet, le roman ne se contente de proposer une nouvelle quĂȘte Ă  notre couple mais nous permet Ă©galement de mettre des mots (et des maux) sur le fameux « et ils vĂ©curent heureux ». Belle est peut-ĂȘtre mariĂ©e Ă  l’homme de ses rĂȘves mais sa vie avec LĂ©o a-t-elle de nouvelles consĂ©quences sur la sienne ? Doit-elle laisser une part d’elle dans le passĂ© pour vivre pleinement sa nouvelle existence ? Finalement, et de maniĂšre peut-ĂȘtre un peu Ă©goĂŻste, qu’a-t-elle Ă  y gagner ? Le livre pointe du doigt avec honnĂȘtĂ© des Ă©lĂ©ments forcĂ©ment mis sous silence Ă  la fin du film d’animation de 1991. Mais il rend Ă©galement hommage au film d’animation car outre les visions de Belle reliĂ©es au final du film et le retour de personnages du chĂąteau, de jolis clins d’Ɠil (sans forcĂ©ment ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme « fan service ») sont faits. Le miroir par exemple se rĂ©vĂšle ĂȘtre presque plus utile ici dans le film.

Belle portée par le siÚcle des LumiÚres

Par ailleurs, l’auteure va plus loin et dĂ©pouille mĂȘme un peu l’idĂ©e du conte de fĂ©es rĂȘvĂ© en soulignant combien une vie de chĂąteau peut finalement amener des difficultĂ©s dans le vie de chacun et leur psychĂ©. Avoir Ă©tĂ© prisonnier du temps pour l’un et otage de son occupant pour l’autre les conduisent dans cette nouvelle vie Ă  une autre forme d’enfermement qui est sous-jacente dans le rĂ©cit.

Tous ces aspects brossent un tableau intrigant d’une pĂ©riode absolument passionnante de l’Histoire de France, tout en approfondissant (voire torturant) la notion d’histoire Ă©ternelle de La Belle et la BĂȘte. Rose Rebelle porte malgrĂ© tout trĂšs mal son titre. Les missions de Belle, parfois assez complexes, vont bien au-delĂ  de l’idĂ©e trĂšs simple Ă©voquĂ©e dans le titre. D’ailleurs, la couverture du livre ne rend clairement pas hommage Ă  son intrigue et ne transmet pas la puissance de l’histoire (avec un grand H et un petit h) Ă©voquĂ©e. Il faut donc passer outre cette couverture qui manque d’originalitĂ© et se laisser plonger dans un rĂ©cit menĂ© Ă  un rythme effrĂ©nĂ©, oĂč l’attention est portĂ©e sur les dĂ©tails et oĂč les scĂšnes vives ne manquent pas. Autre point nĂ©gatif Ă  souligner : le manque cruel de dĂ©veloppement de Big-Ben, qui n’apporte rien de plus au rĂ©cit ou Ă  lui-mĂȘme… PassĂ© ce point, Rose Rebelle reste une lecture incontournable. L’Ă©criture de Emma Theriault est intelligente et crĂ©ative dans sa maniĂšre de proposer une fiction historique rĂ©flĂ©chie et bien documentĂ©e imprĂ©gnĂ©e de magie Disney.

Le livre est disponible en France depuis le 12 mai 2021 chez Hachette Heroes.

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