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Lucie Dolène, la voix emblématique de Blanche Neige et Mme Samovar

C’est une bien triste nouvelle que nous apprenons ce 10 avril 2020, la disparition de l’une des plus grandes voix du monde du doublage français, Lucie Dolène. Comédienne et chanteuse de métier, elle s’était effectivement surtout illustrée pour ses performances vocales dans un nombre incalculable de productions animées (ou live-action) au cours de ces soixante dernières années. Avec sa disparition, c’est sa voix emblématique qui s’inscrit dans la postérité, celle d’une princesse à la peau blanche comme neige et celle d’une théière maternelle et bienveillante. L’actrice vétérante avait 88 ans. Elle aura bercé plusieurs générations d’enfants grâce à son talent immense dans plusieurs Grands Classiques Disney.

Lucie Dolène, prédestinée à la comédie et au chant

Née le 17 juin 1931, Lucie Dolène s’est découverte des talents de chanteuse dès son plus jeune âge. Sa « voix d’enfant » comme elle aimait la décrire lui a permis de se distinguer au conservatoire, d’abord dans des répertoires très classiques puis dans l’opérette. Elle fait ensuite connaissance avec le maître Joseph Canteloube, un musicien français remarquable mais qui a été oublié. Elle a alors une quinzaine d’années. Elle fait ses premiers pas sur scène à l’Ecole Normale de Musique sur les planches de Gaveau. Elle y croise d’ailleurs Edith Piaf, le jour d’une remise de prix. Elle s’émancipe en débutant dans des cabarets et boîtes en France, en Russie et même à New-York et chante devant des têtes couronnées et prestigieuses. C’est à l’occasion d’un tour de chants dans la boîte La Vie en Rose dans la Grosse Pomme que l’univers Disney s’ouvre à elle.

lucie dolène

La soprano est en effet conviée à venir chanter à l’inauguration du nouvel hôtel Hilton à Hollywood, organisée par Conrad Hilton. Tout le gratin d’Hollywood est présent et Lucie Dolène et Gilbert Bécaud se retrouvent à la table de Walt Disney en personne. Cette soirée fantasque est mémorable pour la chanteuse qui est servie par des petits éléphants roses, s’était-elle remémorée en 2009. Après quelques échecs essuyés à la MGM, elle revient à Paris et se lance dans l’opérette. Elle démarre cette carrière en 1952 au Théâtre des Célestins avec Schnock, une opérette de Guy Lafarge. En 1955, elle chante aux côtés de Luis Mariano et Francis Blanche dans Chevalier du Ciel d’Henri Bourtayre à la Gaîté-Lyrique. Elle continue d’enchaîner les premiers rôles avec La Belle Arabelle avec les Frères Jacques, Francis Blanche et Luis Mariano de nouveau. Dans les années 1970, elle se concentre davantage à sa famille qu’elle a fondé quelques années plus tôt avec l’auteur-compositeur-interprète Jean Constantin. De leur mariage naîtra trois enfants, trois artistes accomplis, Olivier Constantin (comédien et chanteur), François Constantin (percussionniste, comédien et chanteur) et Virginia Constantine (chanteuse).

Une artiste de cabaret, d’opérette et de télévision

Lucie Dolène fut une des premières femmes à mettre en avant sa double personnalité artistique, comédienne et chanteuse à la fois, dans une société où tout était très étiquetté et les préjugés allaient bon train. Aujourd’hui, les artistes pratiquent le chant, la danse, la comédie, la plupart du temps. Ses premiers pas à la télévision, elle les fait au début des années 1960 dans des opérettes filmées comme Le Sire de Vergy avec Jean Rochefort. Elle participe également aux émissions de Jean Nohain (à commencer par 36 Chandelles), l’un des animateurs vedettes des premiers pas de la télévision française appelée encore ORTF. Il était le précurseur des présentateurs d’émissions de divertissement que l’on connait aujourd’hui. Si la comédienne a pu jouer au théâtre (Le Noir vous va si Bien de Saul O’Hara et André Messager dans le cadre de l’émission Au Théâtre ce Soir en 1973 ou Mère Courage et ses enfants de Bertolt Brecht), elle n’a pas eu cette même chance au cinéma, où elle n’a participé qu’à un film en 1985, Diesel de Robert Kramer où elle incarnait une gardienne de prison.

lucie dolène blanche neige

 

Sa carrière dans le doublage de films, elle la débute avec la comédie musicale Chantons sous la Pluie en 1953, où elle est la voix chantée de l’actrice Debbie Reynolds qui incarne Kathy Selden. Elle retrouvera d’ailleurs cette immense star dans La Conquête de l’Ouest où elle s’occupera à nouveau de ses parties chantées. Lucie Dolène voit Blanche Neige et les Sept Nains pour la première fois vers l’âge de 10 ans. Ce film la marque à tout jamais. Elle connait alors la première version de doublage français du film, où la voix de la princesse aux cheveux d’ébene est assurée par Christiane Tourneur (dialogues) et Beatrice Hagen (chansons). En 1962, le premier Grand Classique Disney connaît un deuxième doublage français, encore aujourd’hui, le plus connu de tous. Dolène est contactée pour des essais pour la voix chantée de Blanche Neige. Elle passe également l’audition pour les dialogues et est engagée dès le lendemain par Disney.

La voix emblématique de Blanche Neige

Son aventure avec Disney se poursuit en 1967 où elle est recrutée pour prêter sa voix à Shanti, la jeune fille dans Le Livre de la Jungle, toujours dans la version francophone. Dans les années 1970, elle ne travaille que sur quelques feuilletons mais est vite oubliée du métier comme on dit, jusqu’au milieu des années 1980. Entre temps, en 1975, Lucie Dolène aura redonné de la voix notamment dans le deuxième doublage de Pinocchio où a participé aux scènes des Poupées Hollandaise et de French Cancan. Elle revient en 1984 dans une production Touchstone Pictures avec Splash où elle prête sa voix à Mme Stimler (Dody Goodman). En 1991, elle est directement engagée par Disney pour être la voix française de Madame Samovar (qui est doublée par Angela Lansbury dans la version originale) dans La Belle et la Bête. En 2002, Disney France décide de retravailler le film et lui offrir quelques nouvelles voix. Le travail de Lucie Dolène, qui reste pourtant encore aujourd’hui dans nos mémoires, est effacé. Christiane Legrand devient la voix chantée de Madame Samovar et Lily Baron s’occupe des dialogues.

Mais en 1993, une tempête s’abat sur la carrière de Lucie Dolène. Disney ressort le 23 août 1994 en VHS et Laserdisc Blanche Neige et les Sept Nains. L’actrice se dit fière de figurer de nouveau sur cette cassette vidéo, celle que tous les enfants des années 1990 ont usé dans le magnétoscope. Elle consacre notamment un entretien au magazine Télé K7 où elle affiche son bonheur de figurer encore dans ce film des annés après sa sortie. Elle révèle d’ailleurs dans ces deux pages qui lui sont consacrées que l’idée d’un troisième redoublage était dans les cartons chez Disney France, ce qu’elle avait appris lors de sa participation à La Belle et la Bête. Elle participe également à la promotion de cette VHS sur le plateau de Michel Drucker le 26 septembre 1994 sur France 2 dans l’émission Studio Gabriel où on rediffuse la séquence de Cinq colonnes à la une qui la montrait en 1962 en compagnie des autres acteurs du doublage en train de rejouer une scène face à l’écran.

Quoi qu’il en soit, l’actrice avait touché à peu près 5000 francs trente ans en arrière pour avoir prêté sa voix à la princesse. Mais elle se rend compte que la compagnie aux grandes oreilles ne lui verse aucune royalties pour l’utilisation de sa voix sur cette nouvelle édition vidéo. La vidéo s’arrache dès le début à plus de deux millions d’exemplaires. La cassette est également disponible à la location. Elle intente un procès contre l’empire Disney. La diffusion de la VHS tombe sur le coup de la loi de 1985 sur le droit des interprètes. A l’époque, Lucie Dolène avait exclusivement prêté sa voix pour une exploitation cinématographique du film. Or, Disney, réexploitant sa voix pour le marché de la vidéo, rompt d’une certaine façon ce contrat, ce que les avocats de la compagnie nieront, affirmant que le contrat de la comédienne ne dépendait pas de cette législation de 1985.

Le procès symbolique contre Disney

 

Elle ne fait que suivre alors la voie d’autres actrices qui ont déjà entamé des poursuites contre Disney à l’époque, comme Peggy Lee (voix de Peg dans La Belle et le Clochard), qui avait gagné son procès. On apprend officiellement que Dolène n’a pas reçu un centime de la ressortie en VHS de Blanche Neige et les Sept Nains le 1er novembre 1996 dans le journal télévisé de France 2. Soutenue par la profession, Lucie Dolène engage un procès qui va durer quelques semaines et réclame 500 000 francs de dédommagements. A l’issue de cette affaire, l’actrice gagne son procès le 6 décembre de la même année, reçoit une compensation financière sur ce qui avait déjà été édité sur le marché vidéo, de quoi tout juste rembourser ses frais d’avocats. Finalement, Disney, qui pensait déjà que la deuxième version française de Blanche Neige et les Sept Nains était un peu fatiguée, saute sur l’occasion du procès perdu pour remplacer la voix de Lucie Dolène en 2001 à l’occasion de sa sortie en DVD. Le troisième doublage est assuré par Valérie Siclay. Mais ce n’est pas tout : Lucie Dolène se voit également remplacée sur Le Livre de la Jungle en 1997 (Claire Guyot la remplace dans le rôle de Shanti) et finalement dans La Belle et la Bête en 2002. L’argument officiel de Disney à l’époque pour chacun des films était évidemment tout autre : on parlait alors d’un désir de rafraîchissement nécessaire des dialogues et chants au lieu d’une actrice encombrante… Mais cette dernière gardera malgré tout un excellent souvenir de ces participations même si elle se serait passée de ces années plus maussades où elle est entrée en conflit avec son ancien employeur. En 1997, 20th Century Fox lui offre le rôle de l’Impératrice douairière Marie dans Anastasia. En 2012, elle signe son ultime participation à un film dans Tad l’explorateur : À la Recherche de la Cité Perdue.

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Lucie Dolène et son autographe de Walt Disney

Lucie Dolène est plus qu’une voix emblématique qui aura bercé plusieurs générations d’enfants en France, grâce notamment son formidable travail d’interprétation sur des Grands Classiques Disney. Elle fait partie de cette première famille du grand doublage à la française. En 1997, Pierre Huyghe lui dédiera d’ailleurs un documentaire sur le rôle le plus important de sa carrière de comédienne de doublage, Blanche Neige, qui lui aura valu autant de gloire que de difficultés. Son procès contre Disney pour la défense de ses droits dans les années 1990 reste à ce jour marquant, puisqu’à l’époque, il a démarré dans un contexte de grève générale de sa profession (révoltée contre leurs conditions de rémunération), et a servi ensuite de modèle aux autres comédiens et comédiennes, se faisant souvent rouler dans la farine par des producteurs peu scrupuleux. Porte-drapeau de ce combat durant les années 1990, Lucie Dolène aura pu jouir d’une double carrière exceptionnelle comme chanteuse et comédienne, en rencontrant les plus grands de ce monde, et en répandant de sa douce voix mélodieuse une certaine magie dans le coeur de tous.

Merci à nos amis de Dans l’Ombre des Studios pour leur aide apportée.

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