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Casse-Noisette et les Quatre Royaumes – Critique du Film

La veille de Noël, lors d’une fête organisée par son parrain Drosselmeyer, la jeune Clara découvre un fil d’or qui la conduit jusqu’à une étrange clé… qui pourrait bien ouvrir l’écrin contenant l’inestimable cadeau que lui a légué sa défunte mère. Malheureusement, celle-ci est volée par une petite souris. N’écoutant que son courage, Clara la poursuit et se retrouve propulsée dans un monde parallèle, magique et énigmatique… Là-bas, elle y fera la connaissance d’un soldat prénommé Phillip mais aussi des souverains de trois Royaumes : celui des Flocons de neige, celui des Fleurs et celui des Friandises. Mais pour retrouver cette clé et restaurer l’harmonie au sein de ce monde instable, Clara et Phillip n’auront d’autre choix que d’affronter la tyrannique Mère Gingembre, à la tête du quatrième Royaume, réputé pour être le plus sinistre d’entre tous…

Casse-Noisette et les Quatre Royaumes : une réussite ?

A l’heure du tout remake, Casse-Noisette et les Quatre Royaumes se veut tout aussi rafraichissant que Un Raccourci dans le Temps, un autre film « live action » original du label Disney, sorti en 2018. Mais contrairement à ce dernier dont l’histoire est récente, Casse-Noisette et les Quatre Royaumes présente bien d’autres ambitions, celle de jouer son rôle de conte de Noël de fin d’année pour la firme aux grandes oreilles. Et si Disney s’est plusieurs fois surpassé dans le temps avec ce genre très particulier (on pense notamment à la saga Super Noël), elle n’offre hélas pas ici le standard de qualité requis pour convaincre totalement. Empli de magie et d’immersion, certes, Casse-Noisette et les Quatre Royaumes, n’est pas exempt de défauts et manque cruellement d’aboutissement dans son écriture alors que la direction de ses acteurs frôle, quant à elle, le fiasco le plus gênant… Est-ce sa production mouvementée qui se reflète à travers un récit trop déséquilibré ? On remonte un peu en arrière…

Casse Noisette

Disney renoue avec le conte de Noël

Le film de Disney est une adaptation libre en prises de vue réelles du conte classique Casse-Noisette et le Roi des Souris, écrit par Ernst Theodor Amadeus Hoffmann et publié à Berlin en 1816. 28 années plus tard, le romancier Alexandre Dumas Père en propose une traduction personnelle, la même que le compositeur Piotr Ilitch Tchaïkovski utilisera comme support de travail pour créer le célèbre ballet Casse-Noisette, commandé en 1891 par le directeur des Théâtres impériaux de Russie, Ivan Vsevolojski, qui signe avec Marius Petipa le livret. En quelques années, le spectacle, fortement inspiré par les voyages du compositeur entrepris en France, fit l’unanimité et devint une des œuvres les plus populaires de Tchaïkovski qui en fut étonné : « Je ne croyais pas moi-même au succès de ce ballet », déclarait-il quelques mois avant sa mort. Aujourd’hui encore, cette super-production classique fait foi sur toutes les plus grandes scènes du monde. La musique tout autant que la scénographie de Casse-Noisette sont devenues intemporelles en prolongeant la tradition romantique typiquement tchaïkovskienne. Ses mélodies les plus célèbres sont toujours utilisées pour les besoins de la télévision, de la publicité, du cinéma comme comme le Trépak, la Valse des Fleurs ou encore la Danse de la Fée Dragée. Et les plus grands chorégraphes classiques du XXème comme du XXIème siècle se sont tous essayé une fois à offrir leur propre vision de cette histoire de George Balanchine en 1954 à Mikhaïl Barychnikov en 1976 en passant par le légendaire Rudolf Noureïev en 1967 pour l’Opéra de Paris.

Casse-Noisette et les Quatre Royaumes Critique

Casse-Noisette et Disney

A l’instar d’autres contes tels que Alice au Pays des Merveilles, Le Petit Poucet ou Le Petit Chaperon Rouge, l’histoire de Casse-Noisette traite également du passage de l’enfance à l’âge adulte. Chez Dumas Père et Hoffman, ce passage est symbolisé par une noisette : une coquille à l’extérieur, une noix à l’intérieur, une histoire qui renferme une autre histoire. L’argument du ballet lui, ne tient pas compte de cette juxtaposition (et de la genèse du jouet Casse-Noisette dépeinte dans la version de Dumas Père et Hoffman) et se concentre sur le soir de Noël, soit, la fin de l’histoire. Un mythe comme celui-ci se devait de trouver sa place chez Disney, si bien que le papa de Mickey décide de rendre hommage aux plus célèbres partitions de Tchaïkovski en évoquant les quatre saisons dans une séquence à part entière dans le troisième Grand Classique d’animation Fantasia en 1940, à travers la Danse de la Fée Dragée, la Danse Chinoise, la Danse des Mirlitons, la Danse Arabe, la Danse Russe et la non moins fameuse Valse des Fleurs. L’affection que portera Disney pour le compositeur russe se retrouvera également quelques années plus tard en 1959 dans La Belle au Bois Dormant, où une partie de la musique du ballet original de Tchaïkovski sera réutilisée par George Bruns. C’est d’ailleurs durant la même année que le réalisateur Charles Barton consacre pour la cinquième saison de l’émission Le Monde Merveilleux de Disney, un biopic sur la vie du musicien dans The Peter Tchaikovsky Story, racontant ses premiers émois à la musique jusqu’à la création du ballet La Belle au Bois Dormant. Il existe ainsi un lien très fort entre Disney et Tchaïkovski, plus globalement, entre le cinéma et celui-ci, car Casse-Noisette a bénéficié de maintes adaptations sur grand écran avant le blockbuster de 2018.

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Après Fantasia, l’histoire de Casse-Noisette est transposée dans deux autres films d’animation dans les années 1970 en Russie mais aussi au Japon. En 1988, Disney Channel USA diffuse le téléfilm Care Bears Nutcracker Suite, où les Bisounours rencontre le Casse-Noisette. Mais c’est l’année 1990 qui reste la plus marquante avec la sortie du film d’animation canadien Le Prince Casse-Noisette chez Warner Bros. C’est d’ailleurs son scénario intégralement axé sur la jeune Clara le soir de Noël qui se rapprocherait le plus de la vision de la scénariste Ashleigh Powell en 2018 pour les studios Disney. En 1999, dans la série Mickey Mania, l’épisode « Casse-Noisette » est l’occasion pour Mickey et ses Amis de revisiter ce conte en dix minutes. Mickey y incarne le célèbre jouet tandis que Minnie reprend le rôle de Clara. Deux autres films d’animation précèdent Casse-Noisette et les Quatre Royaumes Barbie : Casse-Noisette (2001) et The Nutcracker in 3D (2010). L’idée d’exploiter à nouveau la richesse de cet univers aura mis finalement plusieurs décennies à germer chez Disney : c’est le 4 mars 2016 que le projet est finalement officialisé tandis que les annonces du casting se mettent en branle dès juillet. Le tournage principal du film s’étend d’octobre 2016 à janvier 2017 à South Kensington et aux Pinewood Studios en Angleterre.

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Deux réalisateurs

C’est le réalisateur Lasse Hallström qui se voit confier la lourde tâche d’offrir un nouveau regain d’intérêt à cette histoire. D’origine suédoise, il s’est d’abord intéressé à la fabrication de documentaires. C’est son travail sur la vie du groupe disco ABBA qui lui permet de se faire un nom dans le métier au milieu des années 1970. Mais son premier succès à l’international, il le doit à Ma Vie de Chien en 1985, un film dépeignant l’histoire d’un petit garçon délaissé par sa mère malade, à l’aube de son adolescence, et qui lui vaut plusieurs distinctions. Il enchaîne par la suite les collaborations avec des vedettes américaines comme Johnny Depp en 1993 dans le film Gilbert Grape, Juliette Binoche en 2001 dans Le Chocolat, Jennifer Lopez en 2005 dans Une Vie Inachevée ou Richard Gere en 2009 dans Hatchi. En 2012, il dévoile le film Des saumons dans le désert, avec Emily Blunt, Ewan McGregor et Kristin Scott Thomas. Il collabore avec Disney via le label Touchstone Pictures en réalisant Les Recettes du Bonheur en 2014, l’adaptation du livre éponyme de Richard C. Morais.

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Ce dernier s’occupe du tournage principal de Casse-Noisette et les Quatre Royaumes et accepte de superviser le tournage secondaire (reshoots) prévu pour coordonner des effets spéciaux importants, et qu’il ne peut assurer lui-même pour des contraintes d’emploi du temps personnel. Il le confie ainsi à Joe Johnston, crédité (assez rare pour le souligner dans ce cas de figure) au générique. Né en 1950, Joe Johnston mène des études de design en Californie, qui lui permettent d’exercer étant jeune en tant qu’artiste concepteur. Il devient collaborateur des effets spéciaux sur le premier volet de la trilogie Star Wars, sorti en 1977, avant d’être promu responsable des effets spéciaux sur les deux épisodes suivants (L’Empire Contre-Attaque en 1980 et Le Retour du Jedi en 1983). Il est également promu superviseur des effets spéciaux pour Indiana Jones : Les Aventuriers de l’Arche Perdue, réalisé par Steven Spielberg en 1981. Il remporte d’ailleurs un Oscar pour l’ensemble de son travail sur ce film précurseur. Il continue de s’épanouir au sein de Lucasfilm Ltd. en officiant en tant que directeur artistique sur Indiana Jones et le Temple Maudit, ainsi que comme chef décorateur sur Les Aventures des Ewoks (La Caravane de Courage en 1984 et La Bataille pour Endor en 1985). En 1988, il co-produit le cultissime Willow. En 1989, il s’essaye à la réalisation par la grande porte chez Disney avec Chérie, J’ai Rétréci les Gosses sorti chez Walt Disney Pictures. Son talent inné pour proposer toujours plus de prouesses techniques sur grand écran lui permettent d’enchaîner les projets. Ainsi, après l’échec commercial du film Disney, Les Aventures de Rocketeer, il rebondit cinq années plus tard dans Jumanji. En 2000, il marque une pause avec le cinéma à grand spectacle en dirigeant Jake Gyllenhaal dans Ciel d’Octobre mais revient très vite à ses premières amours en offrant un troisième volet à la saga Jurassic Park. Hidalgo en 2004, Wolfman en 2010, Captain America : First Avenger en 2011 et Témoin Gênant en 2013 sont autant de projets écléctiques qui confèrent à la carrière de Joe Johnston une multi-identité artistique.

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Une réalisation classique et sans âme

Et deux réalisateurs n’auront pas été de trop à en juger par cette relecture très hasardeuse du conte d’Hoffman. Ce qu’offre Casse-Noisette et les Quatre Royaumes est rempli de jolies promesses et nous permet directement de cerner les enjeux de ce divertissement se voulant familial. Mais voilà, malgré l’effort louable qui en ressort, l’histoire se transforme progressivement en torture pour les enfants comme pour les adultes. Rien ne pouvait présager à une telle débâcle quand on connait le potentiel immense du conte gothique de 1816, transcendé en musique par Tchaïkovski, quand on mesure également à quel point Walt Disney et ses équipes ont su en sublimer l’essence même en 1940. C’est bien simple, on assiste là à un véritable gâchis. Les intentions sont honorables, le travail de chaque réalisateur, se contentant chacun du minimum syndical, s’en ressent, mais la codification trop classique du film typique de Noël inonde l’écran si bien qu’aucune personnalité ne ressort du produit fini. Le scénario de Ashleigh Powell offre, il est vrai, une première partie plutôt séduisante. Le postulat de départ centré sur le destin de Clara convainc assez pour se laisser emporter dans ce qui semble l’amener à une quête initiatique dans un univers parallèle n’obéissant pas aux mêmes lois spatio-temporelles que la réalité du Londres victorien. On notera d’ailleurs que le choix de replacer la narration de l’histoire en Angleterre plutôt qu’en Bavière comme c’est le cas dans à peu près toutes les versions du conte et du ballet, peut poser question sur les véritables motivations des studios Disney. Le Londres romantique ainsi décrit n’a rien de magique si c’est ce que Disney veut faire transparaître et en devient plus caricatural que le monde magique dans lequel pénètre Clara. Un comble quand on apprend que les noms des personnages de l’histoire, à consonance allemande, sont préservés…

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Un visuel impeccable au service du néant

Mais le véritable échec réside dans l’exploitation des Quatre Royaumes. Car la représentation visuelle de cet univers est à la hauteur des enjeux, rendant l’impression globale encore plus frustrante. Disney nous offre un véritable travail d’orfèvre dans les décors, les accessoires, les costumes et les maquillages, rendant hommage au savoir-faire artisanal des plus grandes productions scéniques du ballet. Et, c’est là où tout est encore plus confus : on passe ainsi d’un Londres en CGI laid au possible (vieux pastiche de celui présenté par Robert Zemeckis dans Le Drôle de Noël de Scrooge) à un pays magique totalement immersif et détaillé, directement inspiré par les cultures européennes, notamment russes, françaises et anglo-saxonnes. L’exigence même du travail visuel éblouit de par l’équilibre très subtil entre décors réels et numériques et c’est à saluer, à l’heure du tout CGI. Le Palais des Quatre Royaumes impressionne par son architecture imposante et réaliste à la fois. La Forêt des Sapins de Noël est sans aucun doute le décor le plus féérique qui soit, rappelant avec nostalgie l’émerveillement vécu devant les premières scènes du film Le Monde de Narnia – Chapitre I : Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire Magique. Quant à la découverte de chaque Royaume – des Friandises, des Flocons de Neige et des Fleurs, chacune défile, un peu trop vite, et encore de manière très surannée, offrant un simple prétexte pour mettre en valeur le formidable travail de la créatrice des costumes Jenny Beavan, dont le talent est indéniable. On notera également le savant mélange de différentes inspirations artistiques dans l’environnement entre courant romantique, steampunk, fantaisiste et même martial avec des références fortes aux époques impérialistes.

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La Princesse Ballerine : l’étoile du film

Mais la valeur ajoutée du film, finalement le film dans le film, demeure la scène où la ballerine américaine Misty Copeland, mène une danse prodigieuse dans une mise en scène qui l’est tout autant, faite de décors scéniques mobiles et de jeux de lumières traditionnels, mêlés à quelques effets numériques bienvenus. Si cette scène tente d’expliquer des points narratifs flous du film, elle n’en reste pas moins le meilleur moment où les hommages appuyés aux arts classiques de la danse et de la musique ne peuvent nous empêcher de nous reprojeter dans la féérie de Fantasia (un clin d’œil en fait d’ailleurs allusion). Les contributions de Misty Copeland sont brillantes si bien qu’on est en droit de se demander si Disney ne s’est clairement pas fourvoyé dans son désir de blockbusteriser coûte que coûte une histoire qui ne demandait finalement qu’à être transposé encore une fois que par le biais de l’écriture chorégraphique. Un film musical aurait été alors plus judicieux car le contraste entre cette scène majestueuse et le reste du film plan-plan est trop frappant. A une direction artistique parfaite s’oppose un véritable calvaire des yeux et des oreilles.

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Car on est en en droit de s’attendre à une véritable épopée pour notre jeune héroïne qu’est Clara, dont les responsabilités dans l’histoire prennent peu à peu de l’importance. Son destin pour sauver les Quatre Royaumes intimement lié à son introspection personnelle pour en ressortir grandi, est un thème toujours aussi basique mais très prenant quand il est utilisé avec originalité. Malheureusement, ni l’univers présenté, ni le dénouement n’offrent un sens narratif cohérent à l’ensemble. Finalement, le pays magique n’est bon qu’à apprécier de manière contemplative ne servant quasiment pas l’histoire, rétrocentré sur le Palais des Régents envahissant et la Forêt du Quatrième Royaume, plus banale que n’importe quelle autre. Le monde réel dans lequel vit Clara est laid par sa forme tandis que le monde magique l’est par le fait qu’il soit dépourvu de tout lien avec la gravité des événements décrits. Et la seconde partie du blockbuster n’aide pas à résoudre ce casse-tête, elle en vient même à ridiculiser le peu de travail sérieux proposé dans la première partie. Casse-Noisette et les Quatre Royaumes traite de thèmes intéressants à travers des symboliques notables, de nombreuses dualités où les contraires s’attirent : l’intérieur confortable / l’extérieur frigorifiant, la réalité / le rêve, le vivant / les objets (les objets se mettant à vivre quand les êtres dorment), la lumière / l’obscurité… Dans un trait plus philosophique encore, on assiste au devenir d’une jeune fille qui tente de lutter contre son chagrin. C’est bien le seul axe intéressant à méditer : son père lui dégage deux voies possibles à emprunter, l’une où elle peut intégrer la force qu’avait sa mère perdue, ou l’autre où elle se laisse aller à la colère la plus noire. A travers les différentes personnalités féminines que côtoie Clara dans son aventure, c’est un peu des manifestations du meilleur et du pire qui s’expriment en corrélation avec les réactions de celle-ci.

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Il est légitime de noter à quel point Disney insiste d’ailleurs sur cette réflexion sur la mort et le manque de l’être cher. C’est bien la patte de Lasse Hallström, qui peut créer un ascenseur émotionnel sur grand écran, que l’on ressent là. Le réalisateur est tout aussi capable d’offrir des moments de méditation à son héroïne qu’à lui faire traverser plusieurs périples. C’est sans doute ce à quoi aurait du ressembler le film tout du long mais le rajout in extremis de Joe Johnston aux crédits témoigne de cette machine pas infaillible qu’est le blockbuster familial. Trente deux jours de reshoots donc, destinés principalement aux scènes d’effets spéciaux, auront été suffisants pour changer la donne et finalement créer un deuxième film. C’est du moins ce que l’on suppose avec une fin totalement rocambolesque, au sens péjoratif du terme. Et bien qu’il soit compliqué d’identifier qui a réalisé quoi des deux cinéastes, on peut véritablement se poser la question de savoir dans quel but Johnston a-t-il réellement été embauché ? Celui de poncer les bords d’un blockbuster qui ne collait pas réellement aux attentes des producteurs en le rendant plus « acceptable » auprès du grand public à l’international ? Ou connaissant Joe Johnston, qui a pu, plusieurs fois se rater par le passé, est-ce vraiment du à un manque notable d’implication de sa part ? Le résultat est fade, sans âme, suspendu entre une envie de rester dans un genre enfantin innocent et une entreprise au niveau d’un conte aussi sacré. A aucun moment, on a l’impression que le pendant narratif ne communique avec le pendant graphique. La sémantique même des dialogues n’est pas digne du conte de fées que l’on est en droit de s’attendre : les souris sont reléguées au rang de simples faire-valoir. Quant au restant des personnages, s’ils ne sont pas plongés bien malgré eux dans un pathos des plus niais, ils n’offrent qu’une maigre performance, noyés par le visuel splendide qui souligne un peu plus le vide sidéral de l’histoire.

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Une galerie de personnages peu convaincants

Clara Stahlbaum est le personnage principal du film. Campée par Mackenzie Foy, que l’on a pu apercevoir dans Interstellar en 2014 et la saga Twilight, elle incarne une adolescente brillante, pleine d’assurance mais en même temps très calme et prudente. Se posant beaucoup de questions et étant très perdue en l’absence de mère récemment décédée, elle fait preuve petit à petit d’audace en s’émancipant petit à petit de son statut de jeune fille sage. Hélas, que ce soit dans les partie sujettes à la sensibilité ou les moments les plus périlleux, Mackenzie Foy livre une interprétation trop peu convaincante, sans aucune profondeur, ne devenant, bien malgré qu’un prétexte à faire tourner cette entreprise déjà bien calamiteuse… Son père, tout aussi perdu mais se voulant rassurant à son égard, est joué par Matthew Macfadyen. Il insiste d’ailleurs étrangement pour qu’elle porte la robe de sa mère morte (un message de plus qu’une vraie réflexion sur la mort était engagée sur ce qu’aurait pu être le film). Clara se voit léguer par sa mère une boîte en forme d’œuf sans clé pour l’ouvrir. Frustrant, oui ? Il en va de même pour la note de maman qui précise que : « Tout ce dont tu as besoin est à l’intérieur. »

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L’héroïne est ainsi conviée elle et sa famille, au traditionnel de bal de Noël de son parrain Drosselmeyer incarné par Morgan Freeman, qui, en guest-star ultime, s’offre quelques rares passages. Ce fabricant de jouets, après quelques préceptes de bon vieux sage stéréotypé, nous expédie Clara dans la dimension magique… L’acteur fait le job sans pour autant que son personnage soit d’une réelle grande utilité à la course qui s’engage…

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Dans le monde des Quatre Royaumes, Clara fait la connaissance de plusieurs figures. Tout d’abord, le soldat Casse-Noisette Philip (Jayden Fowora-Knight) et le Roi Souris, animé par ordinateur et dont les bruitages sont signés de Lil Buck. Le premier personnage est finalement une belle surprise dans le film et se détache du lot par sa constance et la solidité de son jeu. Le Roi Souris, personnage phare du conte, est quant à lui totalement relégué au rang de comparse idiot, un animal dans tout ce qu’il y a de plus animal alors qu’on attendait un minimum d’anthropomorphisme pour lui offre la place qui était la sienne. Les dirigeants des Quatre Royaumes, qui se chamaillent pour des raisons plus obscures qu’autre chose, sont tous, au premier abord, intéressants. Au premier abord seulement… Eugenio Derbez joue Hawthorne, le Roi de la Terre des Fleurs, Richard E. Grant, celui de Shiver, le Roi de la Terre des Flocons de Neige. Magnifiques au demeurant, ils n’apportent aucune pierre au récit et ne sont là que pour légitimer l’existence même de chacun des Royaumes qu’ils sont censés gouverner. Voilà de belles victimes du travail artisanal efficace des costumes et des décors : ils n’en sont que les dépositaires et ne s’affirment aucunement. La Fée Dragée, responsable de la Terre des Friandises, est portée par l’actrice Keira Knightley, qui ne remonte pas le niveau tant sa performance gonflée à l’hélium, est grossière, caricaturale et compte tout ce qui est détestable chez une actrice hollywoodienne. C’est bien simple : Keira Knightley offre à sa carrière le pire rôle qui soit depuis la saga Pirates des Caraïbes… Quant à Helen Mirren, elle-même se demande ce qu’elle fait dans cette galère, ne croyant pas à son personnage de Mère Gingembre, décrite comme l’antagoniste principale de l’histoire, à la tête du Quatrième Royaume, anciennement connu sous le nom de la Terre des Divertissements. C’est un lieu où la fête foraine et le cirque sont figés dans l’espace-temps, entourés d’arbres menaçants. Les personnages diaboliques qui y vivent sont tout aussi effrayants que pathétiques. Un tel potentiel encore une fois gâché par des enjeux sinon absents, s’effaçant très rapidement… Et on ne fera pas l’injure de traiter des personnages encore plus inutiles du film, l’Arlequin (Jake Whitehall) et le Cavalier (Omid Djalili), un duo de soldats bouffon et vaudevillesque plus irritable qu’autre chose…

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La bande-originale de Casse-Noisette et les Quatre Royaumes est signée du compositeur James Newton Howard qui apporte sa pierre plutôt réussie, à un récit mécanisé et surproduit. Utilisant certains passages mémorables de Casse-Noisette pour construire l’environnement sonore du Londres victorien, il reprend à des moments précis d’autres morceaux iconiques du ballet russe sans pour autant rendre un véritable hommage à celui-ci, si bien qu’on est en droit de penser que ces quelques interventions ne sont là que pour nous rappeler le sujet du film, ennuyant et rébarbatif. Le générique de fin, « Fall on Me », est chanté par Andrea Bocelli et son fils Matteo Bocelli.

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Casse-Noisette et les Quatre Royaumes est au final une super-production ambitieuse, colorée, éblouissante par son visuel impeccable et dans le même temps totalement oubliable par son manque cruel de personnalité et sa direction supra-classique. A destination des familles, il représente à lui seul tout ce que les films de Noël portent de plus mauvais dans le sensibilisme suranné, trahissant la magnificence de ses origines sacrées dans le conte magnifique d’Hoffmann et la musique envoûtante de Tchaïkovski. Il plaira pour ses qualités graphiques indéniables mais fera sans nul doute écho à de nombreux films précédents du label Disney, en en recyclant pas mal d’ingrédients artificiellement : on pensera à la quête magique relatée par Sam Raimi dans Le Monde Fantastique d’Oz, à la poésie d’Andrew Adamson dans Le Monde de Narnia – Chapitre I : Le Lion, La Sorcière Blanche et l’Armoire Magique, à la fantaisie immersive de Tim Burton dans Alice au Pays des Merveilles (dont il en prend aussi les défauts) ou au romantisme absolu de Kenneth Branagh dans Cendrillon. Casse-Noisette et les Quatre Royaumes n’en égale aucun d’entre eux évidemment. Après seulement quelques mois écoulés depuis une tentative incourronnée de succès avec Un Raccourci dans le Temps (qui lui a des enjeux réels et une personnalité notable), les Walt Disney Studios continuent de se chercher inlassablement avec des produits originaux dans lesquels il ne croient qu’à moitié. Si le temps passe plus vite dans le monde réel de Clara, il n’en est rien dans celui des Quatre Royaumes, tellement lent qu’il en vient à nous ennuyer profondément. Pas grand chose est à sauver, surtout pas ces fichus Royaumes…

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