À l’aube d’une nouvelle transition de leadership chez The Walt Disney Company, l’ancien CEO Michael Eisner a accordé une interview franche à Graham Bensinger dans le cadre de son émission In Depth with Graham Bensinger. Diffusée en plusieurs segments sur YouTube, cette conversation revient sur les deux décennies d’Eisner à la tête de l’empire Disney, de 1984 à 2005. Sans fard, il évoque ses triomphes architecturaux, ses regrets professionnels, ses relations tumultueuses avec des figures comme Harvey Weinstein ou Jeffrey Katzenberg, et même ses critiques récentes envers la gestion actuelle de l’entreprise. Un témoignage précieux pour comprendre comment Disney est passé d’une compagnie en péril à un géant mondial, tout en jetant un regard critique sur l’industrie du divertissement d’aujourd’hui.
Des bâtiments qui racontent une histoire : l’héritage architectural d’Eisner
Lorsque Michael Eisner arrive chez Disney en 1984, il trouve un studio sans bureaux adéquats. Plutôt que d’opter pour des locaux temporaires, il choisit de marquer son arrivée par une architecture audacieuse et ludique. Il fait appel à Michael Graves, qu’il qualifie de « Spielberg de l’architecture » pour son introduction du postmodernisme. Lors de la présentation du modèle initial, Eisner suggère d’ajouter des éléments fun pour éviter un ton trop sérieux. Graves revise alors le design en intégrant les sept nains de Blanche Neige et les Sept Nains comme piliers, avec Simplet soutenant le toit – un clin d’œil à l’histoire de Disney, puisque ce film avait sauvé la compagnie en son temps.
Ce bâtiment, coûtant environ 70 millions de dollars à l’époque – une somme conséquente –, devient le premier d’une série de quatre constructions sur le lot de Burbank. Eisner supervise personnellement les intérieurs, du mobilier aux détails, chose rare chez les promoteurs qui craignent les coûts des architectes. Parmi les autres édifices, il cite le Frank Wells Building, nommé en hommage à son regretté collaborateur, et des structures conçues par Bob Venturi et Aldo Rossi. Pour l’Animation Building, Bob Stern est recruté afin de rapatrier les animateurs de Glendale après les succès de La Belle et la Bête, La Petite Sirène et Aladdin. Stern crée un design « amusant et animé » mais sophistiqué, avec des éléments comme un chapeau géant, pour accueillir les créatifs dans un environnement inspirant.
Eisner étend cette vision à Celebration, une communauté résidentielle au sud de Walt Disney World Resort, développée sur des milliers d’hectares. Avec des architectes comme Graves (pour le bureau de poste) et Venturi (pour le centre-ville), il la décrit comme « l’un des développements résidentiels les plus intéressants et réussis en Amérique ». Ces projets reflètent sa philosophie : l’architecture n’est pas un simple contenant, mais un statement sur la créativité et l’humour inhérents à Disney.
Les ombres des dernières années : tensions et décisions difficiles
Les vingt et une années d’Eisner chez Disney voient le cours de l’action passer de 1,24 dollar à 23,80 dollars, un bond qui illustre son impact – seul Walt Disney lui-même aurait eu une influence comparable, selon Bensinger. Pourtant, les dernières années sont marquées par des conflits internes. Eisner admet sa « obstination » dans plusieurs choix, comme le refus d’acheter Pixar à un prix qu’il jugeait exorbitant, même si la compagnie performait bien sans cela. Il arrête aussi le financement de films produits par Roy Disney pour éviter des pertes, une décision financièrement juste mais politiquement maladroite.
Parmi les batailles les plus dures, celle avec Harvey Weinstein se distingue. Eisner le décrit comme un « homme méprisable » qui « mentait sur tout », et regrette d’avoir « introduit un loup dans la bergerie » en acquérant Miramax Films pour 70 millions de dollars. Malgré l’opposition du directoire, il écarte Weinstein, qui perdait de l’argent malgré ses films acclamés par la presse. Eisner cite aussi des tensions avec Michael Ovitz, recruté comme président mais qualifié d' »éléphant dans un magasin de porcelaine » – un mauvais fit dès le départ. Pour Jeffrey Katzenberg, un accord financier non divulgué par Frank Wells mène à un litige, que Eisner refuse de renégocier, menant à un règlement coûteux.
Eisner exprime un besoin de changement après tant d’années : lire vingt scripts par semaine, gérer des milliers d’emails, ouvrir des parcs comme Hong Kong, étendre Animal Kingdom… Il voulait une vie plus simple, posséder son contenu, et quitter le fardeau. « Le changement est nécessaire en management », dit-il, pour ouvrir de nouvelles directions et éviter la stagnation. Il critique subtilement les hausses de prix aux parcs Disney actuels, qui rendent difficile de traiter tous les visiteurs comme des VIP.
Hollywood en coulisses : deals gagnants et occasions manquées
Eisner partage des anecdotes savoureuses sur ses négociations hollywoodiennes. Avec Rupert Murdoch, une rivalité autour de Sky Television mène à un partenariat où Disney achète la moitié, mais sans accès aux finances, causant des pertes. Une rencontre tendue à Paramount, où Murdoch reste muet dos tourné, aboutit à un procès mutuel réglé en cinq minutes au Mayfair Hotel de New York.
Une anecdote : le soutien aux (Les) Aventuriers de l’Arche Perdue. Rejeté par d’autres studios pour son budget (17 millions, équivalent à 200 millions aujourd’hui), Eisner adore le script. Au ranch de George Lucas, Spielberg propose des astuces pour économiser, comme filmer Harrison Ford sur une aile d’avion pour simuler un décollage. « Il n’y a personne comme lui », s’émerveille Eisner. Spielberg pitche aussi un film à 6 millions tourné d’un seul angle, d’un homme alité – une idée qu’Eisner trouve fascinante.
Regrets ? Passer sur Le Seigneur des Anneaux, proposé par Weinstein pour un budget « astronomique », ou douter du troisième acte de Private Benjamin avec Goldie Hawn, qui devient un hit malgré tout. « Goldie Hawn en uniforme, on n’avait même pas besoin d’un troisième acte », concède-t-il. L’acquisition de Capital Cities/ABC, la plus grande de l’histoire à l’époque, est facilitée par Warren Buffett sur un terrain de golf. Sans due diligence, le deal se boucle en trois jours, annoncée sur Good Morning America.
Voix discordante : critiques actuelles sur Disney et la politique
Eisner n’hésite pas à critiquer Disney récemment. Il s’oppose à la suspension de Jimmy Kimmel, écrivant un billet intitulé « Where Have All the Leaders Gone ? » malgré les avertissements de sa femme et de conseillers. « J’étais enfin excédé par les universités et cabinets d’avocats qui avaient cédé », explique-t-il, inspiré par une chanson anti-guerre du Vietnam. La réponse est massive : trois millions de contacts, brisant peut-être un barrage.
Sur le règlement de Disney avec Donald Trump (16 millions pour ABC), il dit : « Je n’ai aimé rien de tout ça. » Il compare à CBS, pire pour son « gold standard » journalistique, motivé par une vente d’entreprise. « J’aime penser que je n’aurais pas cédé », mais reconnaît les pressions.
Un chapitre clos, mais des leçons durables
Michael Eisner n’a pas remis les pieds au quartier général de Disney depuis 2005 : « Une fois que vous vendez votre maison, vous passez à autre chose. » Cette interview, riche en détails intimes, brosse le portrait d’un leader visionnaire mais humain, capable d’admettre ses erreurs. Elle arrive à point nommé, alors que Disney navigue de nouveaux défis. Pour les fans de l’industrie, c’est une plongée essentielle dans les coulisses d’une ère dorée – et conflictuelle – du divertissement.

