ll y a quelques semaines fut annoncé le projet de remake en live-action* de Vaiana, La Légende du Bout du Monde, qui, s’il se concrétise, deviendra donc le film d’animation à avoir été réadapté en prises de vues réelles le plus vite après sa sortie (le film d’animation est sorti au cinéma il y a à peine sept ans). Cette annonce s’inscrit dans la lignée des remakes en live-action, initiée en 1996 par Les 101 Dalmatiens, et qui a vu depuis 2010 et Alice au Pays des Merveilles de Tim Burton sa liste s’agrandir à une vitesse toujours plus folle, le dernier en date étant La Petite Sirène, attendu en mai prochain. Mais face aux polémiques soulevées par tous ces remakes, on peut se demander : pourquoi Disney se tourne de plus en plus vers les remakes live-action ?
La seule chose qui semble marcher
Quand le grand public pense à « film Disney » , sont évoqués en premier lieu Pirates des Caraïbes, Mary Poppins ou Tron, et puis… plus grand-chose d’autre. Et ils ont malheureusement raison : depuis les années 2010, Disney ne parvient plus à briller avec son label « live-action » dans l’industrie du cinéma. Et pourtant, Walt Disney Pictures ne manque pas d’idées depuis quelques années : L’Apprenti Sorcier (2010), Prince of Persia : Les Sables du Temps (2010), John Carter (2012), Lone Ranger : Naissances d’un Héros (2013), À la Poursuite de Demain (2015), Casse-Noisette et les Quatre Royaumes (2018), Un Raccourci dans le Temps (2018), Artemis Fowl (2020)… Tant de films qui étaient destinés à devenir point de départ pour ouvrir une future franchise, et qui ont connu un échec cuisant au box-office. Même un film comme Artemis Fowl, censé sortir au cinéma, et qui a finalement été restreint à Disney+ pour limiter les pertes, a été vécu par le public comme l’une des pires adaptations proposées par la firme depuis bien des années, alors que son matériau d’origine était si ambitieux. Les profits se font donc rare sur les productions originales de Walt Disney Pictures… Aujourd’hui, on retrouve les créations originales du label en grande partie sur Disney+, avec un budget plus limité, pour éviter le plus possible les pertes en cas d’échec… Seuls les blockbusters présentant de moindres risques (La Petite Sirène, Le Manoir Hanté pour ne citer que les films de 2023) sont réservés au grand écran.

Il est vrai, il y a bien un type de production du studio pour lequel le public répond toujours présent : les réadaptations en prises de vues réelles des classiques d’animations. Depuis Alice au Pays des Merveilles, même si ces projets ont souvent soulevé des polémiques (et c’est encore plus le cas pour les dernières), les performances au box-office ont toujours permis d’avoir des bilans plus que positifs. Mais pourquoi est ce que les remakes en live-action marchent aussi bien ?
Deux types de live-action Disney
Les live-action de Disney s’appuient sur deux éléments simples : revisiter un classique Disney pour le remettre au goût du jour, et jouer sur la nostalgie du public.
Le premier type de live-action à revisiter l’histoire initialement contée par le dessin animé fut en réalité Le Livre de la Jungle, réalisé par Stephen Sommers en 1994, prenant ses libertés autant par rapport au dessin animé qu’à l’œuvre initiale. Cependant, le premier live-action à la façon « histoire revisitée » ayant eu un fort impact fut Alice au Pays des Merveilles, réalisé en 2010 par Tim Burton. Si le film reprenait quelques codes mis en place par le dessin animé de 1951, comme par exemple la chevelure blonde et la robe bleue d’Alice, il s’éloignait tout de même beaucoup de son matériau d’origine pour s’appuyer plus sur le livre de Lewis Carroll. On y retrouvait un style tout à fait différent de celui du Grand Classique animé, très largement inspiré de l’univers de Tim Burton, et s’appuyant sur des acteurs laissant des empreintes fortes sur leurs personnages, comme Johnny Depp ou Helena Bonham Carter. Ainsi, il était même par moment difficile de voir le lien entre le live-action et le dessin animé. Dans la même lignée, on retrouve Maléfique (2014) et sa suite (Maléfique : Le Pouvoir du Mal, 2019), qui relatent l’histoire de La Belle au Bois Dormant du point de vue de la fée Maléfique, Peter et Elliott le Dragon (2016), Jean-Christophe & Winnie (2018), Dumbo (2019), Cruella (2021) qu’on pourrait plutôt qualifier de préquelle au film Les 101 Dalmatiens et Mulan (2020), même si les modifications de l’histoire de ce dernier ne sont pas seulement dues à des choix artistiques.

De l’autre côté, on retrouve les live-action qui gardent l’histoire racontée par le classique d’animation, en rajoutant parfois quelques scènes, le premier du genre étant Les 101 Dalmatiens de Stephen Herek (1996). Si dans les débuts de ce genre de live-action, la ressemblance ne s’appuyait que sur le scénario et certains plans, comme par exemple Cendrillon (2015), les ressemblances entre live-action et dessin animé n’ont fait que s’accroitre, reprenant par moment les mêmes plans, les mêmes chansons et mêmes dialogues, devenant de véritables copies du dessin-animé sur lequel ils s’appuyaient et ne rajoutant que quelques séquences ou une chanson pour approfondir l’histoire (ou donner un semblant de créativité). On peut par exemple citer La Belle et la Bête (2017), Aladdin (2019), La Belle et le Clochard (2019), Le Roi Lion (2019), Pinocchio (2022), et même s’il est encore trop tôt pour porter un jugement dessus, la bande annonce de La Petite Sirène nous laisse penser qu’il en sera de même pour la prochaine réadaptation que l’on retrouvera en salles.
Il existe évidemment quelques exceptions, des réadaptations que l’on pourrait mettre dans ces deux cases à la fois. Par exemple, Le Livre de la Jungle de 2016 reprend l’histoire globale et même la chanson du roi Louis, mais le film a tout de même une identité propre, offrant un visuel plus effrayant de la jungle et des antagonistes, et ainsi une relecture de l’histoire originale.
Une recette qui marche à tous les coups, sans prise de risque
On peut remarquer que, peu importe le type de live-action, Disney applique presque toujours la même recette : de manière générale, si un dessin animé n’a pas bien fonctionné en son temps au box-office, comme Alice au Pays des Merveilles et La Belle au Bois Dormant, on aura plutôt tendance à voir sa réadaptation prendre une autre direction scénaristique. Dans le cas contraire, comme La Belle et la Bête, on reste plutôt fidèle au dessin animé. Autrement dit, si ça a déjà marché, on refait la même chose, sinon on change un peu l’histoire.
De plus, pour être sûr de ne pas se manquer, Disney choisit des réalisateurs qui sont compatibles avec l’univers du film (Tim Burton et son côté déjanté pour Alice au Pays des Merveilles, Kenneth Branagh et son penchant pour les récits shakespeariens pour Cendrillon, ou encore Guy Ritchie et son côté pop et coloré pour Aladdin). Ces réalisateurs, en plus d’avoir fait leur preuves avec des projets précédents à fort succès, ont pour la plupart déjà fait leurs gammes et ont prouvé leur talent à Hollywood: que ce soit Tim Burton (Big Fish, Charlie et la Chocolaterie) Jon Favreau (Iron Man 1& 2), Kenneth Branagh (Thor, Hamlet), Rob Marshall (Into the Woods : Promenons-Nous dans les Bois) ou Guy Ritchie (Sherlock Holmes), nous ont déjà montré qu’ils savent manier les codes Disney à la perfection. Encore une sécurité supplémentaire pour la firme aux grandes oreilles.

Enfin, si pour Marvel, Disney a surtout tendance à choisir des acteurs moins connus, afin d’associer solidement leur visage au super-héros, pour les live-action, Disney s’appuie sur un casting cinq étoiles : Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Anne Hathaway (Alice au Pays des Merveilles), Angelina Jolie (Maléfique), Cate Blanchett, Richard Madden (Cendrillon), Idris Elba, Scarlett Johansson (Le Livre de la Jungle), Emma Watson, Luke Evans (La Belle et la Bête)… Et la liste est encore longue. Le fait que Disney mise sur ces acteurs très connus pour assurer le succès de ses live-action est d’autant plus flagrant quand on sait que par exemple, Johnny Depp est apparu plus de fois sur les affiches d’Alice au Pays des Merveilles que Mia Wasikowska, l’actrice principale. Ainsi, en plus de jouer sur la nostalgie de voir une histoire de son enfance contée à l’écran, Disney utilise l’envie du public de voir ces acteurs et actrices en action.
Un tournant dans l’industrie des réadaptations live-action de Disney
Depuis 2010, la fréquence des live-action ne fait qu’augmenter. Disney s’offre par exemple cette année deux adaptations, La Petite Sirène et Peter Pan & Wendy, et de nombreuses sont encore à prévoir : Snow White (titre original), Hercule, Le Bossu de Notre-Dame, Lilo & Stitch, Les Aristochats, Bambi, Merlin l’Enchanteur, Robin des Bois…
L’envie de Disney de miser sur les réadaptations en prises de vues réelles se confirme quand on voit que des suites à ces histoires réadaptées sont prévues chez Walt Disney Pictures, et non chez Walt Disney Animation Studios. On a déjà cité Maléfique : Le Pouvoir du Mal (2019) et Alice de l’Autre Côté du Miroir (2016) – et dans une moindre mesure Le Retour de Mary Poppins (2018) – mais on peut aussi penser au (Le) Roi Lion : Mufasa prévu l’été prochain, ou à toutes les suites qui ont été annoncées : Cruella 2, Le Livre de la Jungle 2, Aladdin 2 ainsi que sa série spin-off sur le prince Anders… Disney mise aussi sur ces réadaptations en les faisant apparaître dans les parcs, qui laissaient jusqu’à présent uniquement de la place aux personnages de dessins animés. On a ainsi déjà pu voir Cruella version Emma Stone et Maléfique version Angelina Jolie à des soirées d’Halloween dans les parcs américains, et la Petite Sirène version Halle Bailey a été annoncée pour ce printemps à Walt Disney World et à Disneyland Paris.

Le dernier remake annoncé a cependant surpris puisqu’il s’agit de Vaiana, La Légende du Bout du Monde. Cette annonce marque un tournant dans la frénésie des adaptations live-action de Disney, puisque le film est sorti il y a à peine sept ans ! On peut ainsi se questionner sur le but concret des réadaptations. Ici, avec Vaiana, on ne peut ni le remettre au goût du jour vu que, depuis sept ans, la vision des messages défendus par le film d’animation n’a pas fondamentalement changé, ni jouer sur la nostalgie puisque les enfants ayant apprécié le dessin animé à sa sortie ne sont pas encore assez âgés.
Alors à quoi bon finalement ? Si Disney et Dwayne Johnson prônent un occasion de rendre une nouvelle fois hommage à l’océan et aux civilisations qui l’habitent, on peut rapidement faire le raccourci de la facilité économique : le scénario est déjà fait, le succès du dessin animé et la popularité de Vaiana sont assurances de succès pour le live-action. Mais cette annonce va au-delà du simple fait de faire du profit avec une franchise qui marche bien. Le problème est qu’elle semble démontrer une toute autre approche de la firme animation de Disney, à savoir une machine à franchises pour Walt Disney Pictures. Il semble malheureusement qu’aux yeux de Bob Iger, le studio originel ne se suffise plus à lui-même et ne soit qu’un catalogue dans lequel Walt Disney Pictures n’a qu’à piocher pour créer de nouvelles franchises. Ces décisions qui semblent être prises uniquement dans un but économique peuvent s’avérer décevantes, quand on sait le talent des animateurs de Disney, qui ont souvent été précurseurs dans le domaine de l’animation. Leur art est ainsi mis au second plan, servant juste d’outil pour servir les intérêts d’un autre studio de la même entreprise, incapable quant à lui de créer son propre contenu. Le mastodonte qu’est devenu Disney n’est-il ainsi plus capable de créativité ?
Le confort est l’ennemi du progrès
Cette tendance à l’économie d’énergie peut s’observer dans différents aspects de la firme aux grandes oreilles :
- diminution de la qualité de l’offre des parcs à thème sans diminution des prix des billets d’entrée,
- entreprise de remakes, reboots et suites de franchises plus ou moins solides à tout-va tant pour le cinéma que les plateformes de streaming,
- manque cruel d’ambition dans la création de nouvelles histoires et personnages,
- abandon progressif de contenus exclusifs sur Disney+ comme les reportages documentaires que l’on pouvait avoir au lancement de la plateforme (coulisses de productions, des parcs…).

La machine à rêves de Walt Disney célébrant son centenaire, ne semble plus que s’appuyer sur ses acquis pour faire du profit. Dommage quand on sait que le créateur de la firme a bâti son empire en jouant tout ce qu’il avait à chaque fois, prenant des risques considérables à chaque projet pour proposer quelque chose de jamais vu jusqu’à présent. Alors oui, aujourd’hui, l’offre de divertissement est tellement énorme qu’il est difficile de faire du jamais vu. Mais est-ce une raison pour s’enfermer dans le déjà-vu ?
* cinéma tourné en prises de vue réelles

1 commentaire
Cet article est vraiment intéressant et explique très bien le problème des live-actions. Même si je les trouve très divertissants, j’ai beaucoup de mal avec les « nouveaux » Disney animés comme Encanto ou Raya. Le dernier grand film d’animation original de Disney c’était quoi ? La Reine des Neiges ! Et c’était il y a 10 ans. Quant est-ce qu’on aura un grand film Disney de cette trempe ?